Le Suisse Philippe Lazzarini dirige depuis ce printemps l’agence de l’ONU pour les réfugiés palestiniens (UNRWA). Une agence dont tous les indicateurs financiers sont aujourd’hui au rouge, au point de manquer de fonds pour payer les salaires de ses employés dès novembre. Ces jours, le commissaire général était à Berne, où il s’est notamment entretenu pour la première fois avec le conseiller fédéral Ignazio Cassis qui s’est montré très critique sur le rôle joué par cette organisation.

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Le Temps: Dans un compte rendu qu’il a fait de vos discussions, Ignazio Cassis a insisté sur la question des réformes de l’UNRWA plutôt que sur la gravité de la situation. Quelle conclusion en tirez-vous?

Philippe Lazzarini: Il était important que je puisse briefer le conseiller fédéral sur les initiatives internes que nous avons mises en place pour renforcer la transparence et le contrôle interne de l’organisation. Nous avons certes évoqué ces réformes, mais nous avons aussi abordé la sévérité de la crise financière que l’organisation traverse. Il fallait que la Suisse se sente à l’aise dans le soutien qu’elle nous apporte.

Berne a prolongé sa contribution (20 millions de francs par année), mais seulement pour deux ans, au lieu des quatre habituels. Cela démontre-t-il que la méfiance persiste?

Evidemment, j’aurais préféré que ce soit pour quatre ans, puisque tous les efforts actuels de l’agence visent à promouvoir la prévisibilité dans le soutien qu’apportent les Etats membres. La décision de la Suisse est certainement un moyen de mieux juger les mesures qui se mettent en place. Mais à mon avis, elle reviendra ensuite à ces accords-cadres plus longs.

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Je considère que cette page est tournée et la réunion de jeudi est l’indication que, s’il a pu y avoir des doutes par le passé, ces doutes sont désormais levés. La crise de l’année dernière [qui a conduit à la démission de son prédécesseur Pierre Krähenbühl, ndlr] a pris tout le monde au dépourvu et les réformes aideront à rétablir la confiance. Mais encore une fois, dans un contexte plus large, notre priorité, c’est la gravité de la crise actuelle.

L’UNRWA n’a pas réussi à compenser le départ des Etats-Unis, qui était le plus gros contributeur?

Notre niveau de financement est similaire à celui de 2012. Or entre-temps, il y a le conflit en Syrie, la dégradation dans les territoires occupés, la pandémie… Nous sommes 300 millions de dollars en dessous de ce que l’on avait obtenu en 2018, qui était effectivement l’année de la décision des Etats-Unis de se retirer de l’UNRWA, mais qui avait aussi donné lieu à une solidarité exceptionnelle. Cette solidarité ne s’est pas répétée les années suivantes. Nous nous trouvons donc dans une situation sans précédent, puisque nous n’avons plus d’argent pour payer les dépenses et les salaires. C’est la chronique d’une crise annoncée.

Les élans des pays du Golfe semblent freinés par leurs accointances avec l’administration Trump et leur rapprochement avec Israël. Vous adressez-vous à eux en priorité?

Nous sommes en contact constant avec eux. Leur engagement ne s’est pas encore matérialisé mais le climat politique semble être aujourd’hui plus favorable pour de nouvelles contributions. Je place aussi mes espoirs en la Suisse pour qu’elle contribue par ses bons offices à faire comprendre les attentes que nous plaçons notamment auprès de ces Etats.

L’arrivée d’une nouvelle administration américaine et les indications selon lesquelles elle va reprendre son assistance humanitaire pour les Palestiniens, et qu’elle entend renouer les partenariats avec les différentes agences des Nations unies, nous amènent à penser que certaines réticences seront levées. Mais il est probable que la contribution américaine n’atteindra pas les montants sans précédent des exercices passés, qui atteignaient les 360 millions de dollars. Quoi qu’il en soit, nous parlons ici de l’année prochaine, ce qui ne résout en rien la situation actuelle.

L’UNRWA est coutumière des appels à l’aide dramatiques…

Croyez-moi, la crise n’a jamais été aussi grave. Nous sommes à bord d’un avion dont les réacteurs sont en feu et qui menace de s’écraser. S’il n’y a pas d’annonce de financements très prochainement, cela aura inévitablement un impact sur nos services, à l’heure où la situation dans la région est particulièrement désespérée, en raison des difficultés économiques et financières, de l’impact du covid, mais aussi en raison de considérations politiques ou domestiques dans les pays où l’UNRWA est présente.

La fragilité de notre situation ajoute encore au sentiment d’abandon que les réfugiés palestiniens ont vis-à-vis de la communauté internationale. Cela pourrait fort bien se traduire par des manifestations ou des émeutes, dirigées contre l’UNRWA, contre les pays d’accueil ou contre certaines ambassades.

Le moment n’est-il pas venu de mettre ce problème sur la table de manière plus frontale?

Le risque existe que cette question perde de plus en plus de sa centralité. Les réfugiés n’ont jamais demandé à le rester si longtemps. Cela fait maintenant 70 ans qu’il n’y a pas de solution politique, or je reste convaincu que ce serait une erreur fondamentale de détourner son attention et de tenter de régler la question des réfugiés sans que cela soit l’aboutissement d’un processus politique.

L’année prochaine, avec l’aide de la Suède et de la Jordanie, je vais organiser une conférence internationale sur l’UNRWA où nous allons présenter notre vision en essayant de déclencher un processus d’appropriation de la part des Etats membres pour qu’ils s’engagent sur une base pluriannuelle. Si nous ne parvenions pas à trouver un consensus sur la stratégie de l’UNRWA, cela signifierait que l’on retournerait à la case départ, c’est-à-dire à un modèle intenable sur le long terme. Cela nous obligerait alors à porter le débat de manière plus fondamentale auprès de l’Assemblée générale de l’ONU.

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