On l’attendait en colère, énervé, enragé. A l’image de la une de l’hebdomadaire Le Point qui, en bas du QG de la CGT, à Montreuil, juste au-dessus du boulevard périphérique, le montrait la semaine dernière avec la moustache en bataille sous le titre: «Comment la CGT ruine la France» Remonté à bloc par la manifestation de ce vendredi 24 janvier, jour de présentation au Conseil des ministres du projet de réforme des retraites, engagé pour de bon dans le «tuyau» législatif…

Erreur. Philippe Martinez, 58 ans, est, au huitième étage de la Confédération générale du travail, cordial, affable, pédagogue, soucieux de redire que son syndicat a aussi «des réformes à proposer». Pour ne pas être en retard à notre rendez-vous avec quelques correspondants étrangers, le syndicaliste a pris une moto depuis la place de la République, où ses troupes battent le pavé par zéro degré pour conspuer Macron. L’irréductible opposant, toujours employé de Renault où il fit ses armes comme technicien métallurgiste jusqu’à son élection à la tête de la CGT en 2015, incarne-t-il la confrontation permanente, à des années-lumière du dialogue social en vigueur dans d’autres pays européens? Une nouvelle journée d’action aura lieu le 29 janvier, à la veille de la première réunion des partenaires sociaux sur le futur financement des retraites. La CGT promet aussi, tout au long du processus parlementaire (jusqu’à l’été) une multiplication des marches et des actions coups de poing lorsque le président ou ses ministres se déplaceront. La guérilla sociale, dont le chef de l’Etat est la première cible, est assumée.

«Tradition de lutte»

«Le syndicalisme français a une tradition de lutte que je revendique, se défend-il. Nous ne sommes pas cogestionnaires du système, comme cela est le cas chez certains de nos voisins. Et cette lutte, on nous l’envie. J’ai reçu près de 150 lettres de soutien depuis le début de notre combat contre la réforme des retraites. Amérique latine, Europe, Afrique… On nous dit isolés, mais nous ne le sommes pas du tout.»

Comprendre la France et son climat de guerre sociale permanente exige de faire un peu d’histoire. La CGT y fut, longtemps, le bras armé ouvrier du Parti communiste. Premier syndicat français, la Confédération générale du travail obéissait au parti qui éduquait, encadrait, récompensait ses troupes laborieuses et gérait les mairies où habitaient leurs familles. Mais tout cela a volé en éclats, et le pays présidé par Emmanuel Macron est l’ultime résultat de cette déflagration. Philippe Martinez lui-même, bien qu’engagé jadis aux Jeunesses communistes, n’a pas sa carte du PC, parti devenu moribond. Dans les fédérations, notamment du côté des cheminots à la pointe de la contestation sociale, le courant révolutionnaire trotskiste, allié au syndicat d’extrême gauche Sud Rail, campe sur une ligne dure de lutte des classes, d’hostilité déclarée aux «pouvoirs».

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Or négocier suppose des concessions. Ce que défend la CFDT «réformiste», devenue n° 1 depuis 2018: «Vous répercutez une caricature, se défend Philippe Martinez. La CGT voudrait tout casser. Mais c’est faux. J’ai envoyé 15 lettres à la ministre du Travail, Muriel Pénicaud, qui n’a répondu qu’une seule fois. Nous répondons présent à toutes les invitations. Nous avons, sur les retraites, des propositions. Négocier, c’est aussi accepter de faire un pas vers l’autre. Or Macron et les siens n’en font aucun. Ils nous convoquent et nous disent «ça doit changer» sans rien connaître du monde du travail. La pénibilité? Ils ne connaissent pas. Le parcours de vie d’un employé modeste? Ils l’ignorent. La spécificité des emplois dans le bâtiment, ou de métiers comme celui d’égoutier? Ils évitent d’en parler. Le quotidien d’un prof, mal payé et confronté chaque jour à des élèves de plus en plus durs? Ils nient…»

Régimes «spéciaux»

La France macronienne se veut mondialisée, en rupture, d’inspiration individualiste et libérale, favorable aux indépendants historiquement mal protégés par le modèle social français et défavorisés par rapport aux salariés, surtout ceux du secteur public. La France de Philippe Martinez, dont le père d’origine espagnole combattit contre le franquisme lors de la guerre civile, est une sorte de monument en péril de l’ancien monde, lézardé par les séismes. Principe simple pour le leader de la CGT: ce qui est acquis doit être maintenu. Réformer ne peut rimer qu’avec améliorer. Qu’il s’agisse des conducteurs de TGV qui peuvent arrêter de travailler vers 55 ans ou des danseurs de l’Opéra, dont la carrière s’interrompt logiquement à la quarantaine, tous les régimes «spéciaux» demeurent à ses yeux justifiés. Sur les retraites, son syndicat reste donc allergique au système à «points» proposé, et encore plus au recul de l’âge de départ pour bénéficier d’une pension à taux plein. «En quoi être forcé à travailler plus longtemps va nous permettre de mieux vivre? Où est le progrès social? Ce projet doit être retiré, car il fragilise la société», plaide-t-il. Sa recette? Augmenter les salaires. Faire davantage cotiser les entreprises. Diminuer le chômage en rendant plus difficiles les licenciements. Bref, renflouer en injectant d’hypothétiques milliards d’euros de cotisations. Tant pis si la réalité économique est aux antipodes.

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Ce statu quo est-il défendable? Que dire des violences, des grèves surprises, des coupures de courant par les militants de la CGT Energie? «Faire grève est par définition une forme de violence. C’est le principe même de cette action», répond l’intéressé qui «ne condamne rien», sauf les deux incursions sauvages au QG de la CFDT rivale. Que penser des abus documentés de certaines catégories de travailleurs cégétistes, ultra-protégés par leurs statuts? «On sait que le monde change et que nous avons raté des virages. On crée d’ailleurs des fédérations pour les nouveaux travailleurs nomades, pour les chauffeurs-livreurs, etc.». Sauf que ce monde-là est celui dont le patron de la CGT ne veut pas. «J’ai grandi dans une France où nos parents ouvriers rêvaient de voir leurs enfants travailler un jour dans leurs entreprises. Maintenant, c’est le contraire. La fierté au travail a disparu. On l’a tuée et l’on s’étonne que, dans la rue, nos syndiqués soient en colère.» Selon un sondage à la mi-janvier, 67% des Français se disaient toujours «inquiets» du projet de réforme des retraites, même si 57% souhaitent l’arrêt des grèves. Le vent va continuer de souffler sur les braises sociales.