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La photo qui dit l’horreur des drames à la frontière mexicaine

Un père et sa fille, faces dans la boue, noyés. L’image rappelle les drames vécus par les clandestins à la frontière entre les Etats-Unis et le Mexique alors que Donald Trump prône une politique toujours plus restrictive

Un père et sa fille de 23 mois, faces dans la boue, noyés dans le Rio Grande. Unis dans la mort. Deux cadavres qui disent mieux que mille mots les drames qui se déroulent à la frontière entre les Etats-Unis et le Mexique. Insoutenable, cette photo, en passe de devenir iconique, choque, et c’est bien pour cela qu’elle doit être regardée. Elle montre ce que beaucoup ne veulent pas voir.

Oscar Alberto Martinez Ramirez, 25 ans, et sa fille Valeria, des Salvadoriens, avaient, comme beaucoup d’autres, un rêve: rejoindre les Etats-Unis pour échapper aux violences et espérer une vie meilleure. Leur destin s’est brutalement arrêté près de Matamoros, dans l’Etat mexicain de Tamaulipas. Sous les yeux de la mère, âgée de 21 ans.

Des voyages de plus en plus dangereux

Valeria est encore dans le même t-shirt que son père. Son bras est accroché à son cou. Selon le récit de la journaliste Julia Le Duc, qui a pris le cliché, le père et sa fille avaient réussi à rejoindre la rive américaine. Oscar Alberto Martinez Ramirez serait ensuite parti récupérer son épouse et c’est à ce moment-là, raconte-t-elle à l’Associated Press, que la fillette aurait plongé dans l’eau. Le père l’aurait récupérée, avant qu’ils soient, tous deux, emportés par les flots.

D’autres migrants meurent dans l’anonymat le plus complet, en traversant des fleuves, en franchissant des barrières, en plein désert, ou pendant des expulsions. Sans que leurs cas soient médiatisés. Le Rio Grande a déjà servi de linceul ces dernières semaines à des bébés. Ces images font donc office de piqûres de rappel, aussi violentes soient-elles. D’ailleurs, le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés a réagi, en se disant «profondément choqué». Pour le haut-commissaire Filippo Grandi, «la mort d’Oscar et de Valeria symbolise l’échec face à la violence et au désespoir qui poussent les gens à entreprendre des voyages dangereux dans l’espoir d’une vie sûre et digne». Le HCR précise avoir fait des propositions aux Etats-Unis pour les aider à mieux gérer les migrants, y compris s’agissant des conditions de détention.

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L’image du petit Aylan

Il ne reste plus qu’à espérer que l’indignation soulevée par la photo ne restera pas lettre morte. En juin 2018, une autre image avait fait parler d’elle. Celle montrant Yanela, une petite Hondurienne de 2 ans, pleurant pendant l’arrestation de sa mère. Elle incarnait la cruelle politique de la séparation des clandestins à la frontière mexicaine lancée par Donald Trump, alors même que Yanela et sa mère n’ont elles-mêmes jamais été séparées. Yanela a même eu droit à une couverture du Time, où elle figure, minuscule face à un Donald Trump triomphant, avec le titre accrocheur: «Welcome to America». Cette fois, l’image immortalisée par la journaliste Julia Le Duc sombre dans l’horreur la plus absolue. Elle renvoie à celle d’Aylan, un petit Kurde de Syrie, dont le corps inerte, la tête dans le sable, a été retrouvé en 2015 sur la plage turque de Bodrum.

Notre éditorial du 5 septembre 2015: Des milliers de fois la mort du petit Aylan

La scène permet de prendre conscience des tensions toujours plus vives à la frontière entre le Mexique et les Etats-Unis, et des risques pris par les migrants. Donald Trump a menacé de taxer lourdement les produits mexicains si le Mexique ne prenait pas des mesures drastiques pour freiner les vagues de Latino-Américains attirés par les Etats-Unis. Mexico a déjà déployé près de 15 000 représentants des forces de l’ordre à la frontière nord et 6500 au sud. Les arrestations sont plus fréquentes et les centres de détention, en surcapacité, explosent. Cette politique répressive est critiquée: elle pousse les migrants à choisir des voies plus dangereuses pour tenter d’entrer aux Etats-Unis.

Ni savon, ni brosse à dent

Mais surtout, cette image tombe dans un contexte où les témoignages à propos de mauvais traitements infligés à des enfants clandestins se multiplient. L’ONG Human Rights Watch vient de dénoncer la situation horrible dans laquelle se trouvaient 250 mineurs non accompagnés dans le centre de détention de Clint, près de la ville d’El Paso, au Texas. Le centre a été évacué lundi, après les révélations. Les enfants dormaient à même le sol, sur du ciment, dans des pièces surpeuplées et sales. Selon les collaborateurs de l’ONG qui ont inspecté le centre, des mineurs avaient des poux et étaient privés de savon. Une quinzaine d’enfants ont dû être placés en quarantaine à cause de leur état de santé.

Le chef ad interim de la police des frontières a donné sa démission. Donald Trump a aussi annoncé d’autres remaniements au sein de la Border Patrol. Devant un tribunal de San Francisco, une avocate du gouvernement américain avait assuré que le savon et la brosse à dents ne faisaient pas partie des conditions de détention prévues par la loi pour les mineurs non accompagnés. Des déclarations qui ont immédiatement déclenché une vive polémique, jusque dans les travées du Congrès. La démocrate Alexandria Ocasio-Cortez n’a par exemple pas hésité à parler de «camps de concentration» gérés par une administration «fasciste».

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Le Congrès doit se pencher sur le financement de centres d’urgences. Mardi, la Chambre des représentants, à majorité démocrate, a débloqué un montant de plusieurs milliards de dollars à ces fins. La bataille risque d’être plus rude au Sénat, où les républicains espèrent aussi renforcer l’effectif des forces de l’ordre. Et si la photo du père et de sa fille unis dans la mort influençait les débats?

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