Syrie

«Des photos de gens torturés, affamés et exécuté à un niveau industriel»

Les procureurs internationaux Desmond de Silva et David Crane ont présenté en marge du Conseil des droits de l’homme les photos exfiltrées par un mystérieux déserteur syrien. «Les preuves irréfutables» des exécutions de masse perpétrées dans les geôles du régime

Les photos sont toutes plus horribles les unes que les autres. Des cadavres décharnés, avec les yeux arrachés, des brûlures à l’acide ou des marques de strangulation. Voici «les preuves irréfutables» des exécutions de masse commises dans les geôles syriennes, des «photos qui rappellent Auschwitz et Dachau», tonne David Crane, qui fut procureur du Tribunal pénal international pour les crimes commis en Sierra Leone. Avec deux anciens procureurs internationaux, le professeur américain a eu accès aux dizaines de milliers de photos exfiltrées de Syrie par un photographe légiste, protégé sous le nom de code de «César». Leur rapport était présenté pour la première fois à Genève, en marge du Conseil des droits de l’homme.

Le Temps: comment avez-vous été impliqué dans la rédaction du rapport «César»?

David Crane: Au début du mois de janvier, j’ai été contacté par mon ami Desmond de Silva et, comme lui, j’étais sceptique. Les procureurs sont par nature sceptiques. Nous travaillons dans le domaine depuis suffisamment d’années pour savoir qu’on a rarement de preuves directes des crimes. Là, cela semblait trop évident pour être vrai. J’ai aussi réalisé que le Qatar était derrière tout cela.

– On ne vous l’avait pas précisé?

– Je le savais mais nous n’avons vu les Qataris qu’au tout début du processus et ensuite plus du tout. Nous voulions être sûrs qu’il n’y avait pas d’agenda caché et que nous n’étions pas dupés.

– A quel moment vos doutes se sont-ils estompés?

– Dès le premier jour de travail. Les médecins légistes ont commencé par examiner plusieurs centaines de photos. Pendant ce temps, avec mes deux collègues procureurs, nous avons rencontré une première fois «César». A la fin de la journée, nous avons fait le point. Si un seul d’entre nous avait alors le moindre doute, nous aurions immédiatement jeté l’éponge. Mais nous avions bien face à nous des photos de gens torturés, affamés et exécutés à un niveau industriel.

– Pourquoi avoir lancé le rapport juste avant la conférence de Montreux et le redémarrage des négociations de paix sur la Syrie?

– C’était la décision du cabinet d’avocat Carter-Ruck qui nous a engagé (lui-même commandité par le Qatar, ndlr). Avant de prendre l’avion pour retourner aux Etats-Unis, j’avais entendu qu’ils allaient donner le rapport à CNN. Quand j’ai atterri, j’avais une soixantaine de messages de journalistes sur mon portable.

– Aviez-vous un délai pour rendre vos conclusions?

– Nous avons pris autant de temps qu’il nous en fallait, soit un peu plus d’une semaine. Nous n’avions qu’à répondre à deux questions: «César» était-il crédible et les photos étaient-elles utilisables devant une cour de justice. Dans les deux cas, la réponse est oui.

– Où ont eu lieu les rencontres avec «César»?

– A Doha, au Qatar, avec des mesures de sécurités exceptionnelles. Je ne l’ai pas revu depuis. Il est sous protection avec sa famille dans un lieu tenu secret. Autrement, ce serait un homme mort. Quant aux clichés originaux, ils sont conservés sous clef dans un pays neutre.

– En Suisse?

– Non

– Que pouvez-vous nous dire sur «César»?

Avant que la guerre, il travaillait comme photographe légiste et était appelé sur les scènes d’accident ou de crime. Avec le soulèvement, il a été affecté dans un hôpital militaire de Damas et le nombre de cadavres dont il a eu à s’occuper a augmenté de façon exponentielle. Il en traitait jusqu’à cinquante par jour. Les corps étaient si nombreux qu’ils étaient entreposés sur le parking. Il est entré en contact avec la résistance par une lointaine connaissance. Il voulait s’enfuir mais il a été convaincu de revenir à son poste et de faire des copies des photos. C’est ce qu’il a fait pendant près de deux ans. Mais en août 2013, il était à bout. Il a fallu plusieurs mois pour le faire sortir de Syrie par la Jordanie, lui et sa famille proche. Il a caché les quatre clefs USB contenant les photos dans ses chaussures. Pour brouiller les pistes, la rébellion a fait croire qu’il était mort en fuyant le pays, organisant même de fausses funérailles.

– En l’interrogeant et en examinant ses photos, avez-vous pu établir une chaîne de responsabilités?

Non. «César» n’était qu’un maillon de la chaîne de mort. Il ne faisait que photographier les cadavres et établissait un rapport qu’il transmettait à son supérieur sans savoir jusqu’où il remontait. Chaque corps était répertorié avec un numéro et photographié quatre ou cinq fois. Les 55 000 photos montrent 11 000 prisonniers exécutés dans trois centres de détention dans la région de Damas. On estime qu’il y a 54 lieux prisons de ce type en Syrie. Faites le calcul.

– Avez-vous collaboré avec la commission d’enquête de l’ONU?

– Nous les avons introduits à «César» mais je ne peux pas parler en leur nom.

– Quelle a été la réaction des membres du Conseil de sécurité à New York lorsque vous leur avez présenté les mêmes photos qu’aujourd’hui à Genève?

– Il y a eu un long silence, de nombreux ambassadeurs avaient les larmes aux yeux. Puis nous avons répondu aux questions pendant deux heures et demi. C’est extraordinaire. J’avais déjà briefé le Conseil de sécurité plusieurs fois mais je n’avais jamais connu cela.

– Cela n’a pas empêché la Russie et la Chine de mettre leur veto à une saisie de la Cour pénale internationale?

– C’est leur décision. Mais il leur est difficile de nier la vérité. J’ai entendu de la part des Russes les mêmes arguments ici à Genève qu’à New York. Aucun régime ne serait assez stupide pour documenter lui-même ses propres crimes. Pourtant c’est ce qu’ils font. Regardez les nazis ou les Khmers rouges. Lorsqu’on donne l’ordre d’éliminer quelqu’un, il faut pouvoir savoir que le travail a bien été fait.

– Que va devenir le rapport «César»?

– Tout est à disposition le jour où il y aura une décision politique pour poursuivre ces crimes. Ce jour viendra ou non. Si c’est le cas, les choses peuvent aller très vite. «César» pourra alors témoigner ouvertement devant un tribunal. L’ancien président libérien Charles Taylor ne pensait pas devoir répondre des crimes commis en Sierre Leone. Or il est enfermé dans une prison de haute sécurité en Grande Bretagne pour le restant de ses jours.

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