Marié et père de six enfants, Nezzi Chalabi, un agriculteur sans histoires de Massrah (un petit village de Cisjordanie situé près de la colonie juive d'Elkana), n'a jamais fait de politique. Il n'a d'ailleurs pas participé à l'Intifada et jusqu'à présent, il ne suivait pas davantage les rencontres au sommet entre Ariel Sharon et George Bush. Mais tout a changé depuis qu'Israël a confisqué une partie de ses plantations pour les besoins du chantier du «mur de séparation» dont la première phase (cent 28 kilomètres sur 350) sera officiellement achevée ce jeudi.

«Savoir que mes terres se trouvent désormais de l'autre côté de la barrière me rend fou», dit le cultivateur. «Mardi, j'ai attendu toute la journée le résultat de la dernière rencontre entre Sharon et Bush en espérant l'annonce du gel du chantier. Lorsque je les ai vus rire ensemble et se donner l'accolade en s'appelant Ariel et George, j'ai compris que les Palestiniens seraient les «pigeons» de cette trêve.» Et de poursuivre: «Bien sûr, officiellement, mes 17 hectares de plantations m'appartiennent toujours. Mais les soldats israéliens m'interdisent d'y accéder et les fruits pourrissent sur pied. Qu'est ce qu'ils font à la Maison-Blanche pour m'aider?»

Certes, le premier ministre israélien a promis à son hôte américain de «tout faire pour faciliter la vie des Palestiniens», mais personne n'y croit et la frustration des dizaines de milliers de Palestiniens se sentant spoliés par le chantier ne cesse de grandir. «Vendredi dernier, lorsque notre premier ministre, Mahmoud Abbas, a également été reçu par Bush, nous avons vraiment cru que quelque chose avait changé et que le président américain ferait pression sur Sharon pour qu'il arrête la construction du mur», affirme Nour, une jeune institutrice venue de Ramallah pour épouser un lointain cousin. «Hélas, nous avons été déçus. Très déçus. En fin de compte, les Israéliens et les Américains nous imposent leur volonté et nous ne pouvons nous y opposer. Tout se passe comme s'ils voulaient qu'on se révolte encore une fois.» Un discours que l'on peut également entendre dans l'entourage de Yasser Arafat ainsi qu'au Hamas, dont le porte-parole Abdel Aziz Al Rantissi dénonçait hier «le caractère négatif et inutile» de cette «houdna» qui ne profite finalement qu'aux Israéliens».

Avant l'Intifada, des milliers de ressortissants de l'Etat hébreu profitaient du «shabbat» (le repos sacré de la fin de semaine) pour faire leurs achats dans les villages palestiniens situés le long de la «ligne verte», c'est-à-dire la frontière israélienne jusqu'au déclenchement de la guerre des Six-Jours le 5 juin 1967. Ils se précipitaient sur les fruits et légumes vendus dix fois moins cher que dans leurs supermarchés ainsi que sur le matériel de construction importé en fraude des pays arabes voisins. A Bidyeh, un village proche de Massrah, les familles bourgeoises de Tel-Aviv faisaient fabriquer des copies de meubles conçus par les grands designers européens où confectionner des imitations de vêtements de haute couture. Les ateliers fonctionnaient alors vingt-quatre heures sur vingt-quatre et les commandes étaient honorées en une journée à des prix défiant toute concurrence.

Depuis le 28 septembre 2000 (déclenchement de l'Intifada), cette industrie parallèle a évidemment fermé ses portes. Quant aux maraîchers, ils se sont tournés vers le marché intérieur palestinien. Mais ils n'ont jamais perdu l'espoir de retrouver un jour leur clientèle israélienne. Pour cela, ils comptaient beaucoup sur le renforcement du cessez-le-feu ainsi que sur le gel de la construction du mur. Or, le sommet de mardi à Washington a réduit leurs rêves à néant et ce n'est pas l'annonce de l'ouverture de négociations entre l'Etat hébreu et l'Autorité palestinienne (AP) pour l'évacuation par Tsahal de deux villes palestiniennes supplémentaires qui les fera changer d'avis. «La libération de 540 prisonniers annoncée par Israël, l'évacuation de quelques villes et la levée de barrages qui bloquaient les routes de Cisjordanie c'est sans doute très bien mais c'est de la haute politique qui dépasse les villageois comme nous», dit Mansour Al-Hachabi, un ancien maraîcher réduit à l'inactivité en raison du chantier du mur. «Nous, nous ne demandons finalement qu'à vivre tranquilles. On a l'impression qu'Arafat, Abbas et leurs collègues de l'AP ne sont pas plus préoccupés par notre sort que Sharon et Bush. Après tout, qu'est ce qu'on pèse à leurs yeux? Rien. Ces gens-là ne pensent qu'à leur image pendant qu'on meurt à petit feu dans nos villages coupés du monde.»