Un ministre seul face à une salle vide. C’est l’image qui restera de la 46e session du Conseil des droits de l’homme, qui se terminera vendredi à Genève. Une réunion entièrement virtuelle pour cause de pandémie. Enfin presque. Le 24 février, le ministre de la Justice du Malawi, Titus Songiso Mvalo, monte en personne à la tribune de la salle des Assemblées au Palais des Nations pour prononcer son discours. Les premiers jours de la session étaient en effet consacrés aux interventions des ministres ou chefs d’Etat.

«C’est un grand honneur de m’adresser au Conseil des droits de l’homme», commence Titus Songiso Mvalo ce jour-là. Il continue en affirmant que le Malawi, l’un des nouveaux membres du Conseil des droits de l’homme, est un «fervent défenseur du multilatéralisme». Il plaide pour un effort de solidarité pour lutter contre le Covid-19. Un discours de moins de dix minutes.

L’intervention du ministre est retransmise en direct sur la télévision de l’ONU. Le cadrage est serré. Mais une photo prise par-dessus l’épaule de l’orateur montre le côté surréaliste de la situation. L’auteur du cliché est le secrétaire du Conseil des droits de l’homme. «Nous avons été très surpris de voir arriver un ministre, témoigne Eric Tistounet. Nous avions perdu l’habitude d’organiser l’allocution d’un dignitaire en chair et en os.»

Le responsable onusien publie sa photo sur les réseaux sociaux. Avec le commentaire suivant: «Malawi, le seul et unique dignitaire qui parle en personne dans la salle… devant 1490 sièges vides… êtres humains, vous nous manquez…» Au Malawi, la presse s’en empare et estime que le ministre a ridiculisé son pays. «Le président a envoyé son ministre de Lilongwe jusqu’à Genève [plus de 7000 kilomètres, ndlr], en Suisse, une ville connue pour sa cherté. Tout cela pour parler à des sièges vides. C’est le seul ministre qui s’est déplacé, alors que ses collègues assistaient à la même réunion par Zoom», s’indigne le média en ligne Malawi Voice.

La désertion des petits pays?

Le ministre avait d’autres obligations en Suisse, s’est empressé de préciser Eric Tistounet. L’ambassade du petit pays d’Afrique australe – 21 millions d’habitants et classé 174e selon l’indice de développement de l’ONU sur 189 pays – n’a pas répondu à nos sollicitations sur le mystérieux agenda du ministre. A Berne, le Département fédéral des affaires étrangères n’est au courant d’aucune rencontre avec des représentants suisses.

L’argent dépensé pour ce voyage aurait été plus utile «pour acheter des bouteilles d’oxygène pour les malades du Covid-19», persifle le Malawi Voice. Vu cette polémique, les petits pays risquent de réfléchir à deux fois avant de se déplacer à Genève. Eric Tistounet voit pourtant des opportunités à la diplomatie virtuelle. «Plus de 130 ministres et dignitaires ont participé cette année au Conseil des droits de l’homme, c’est bien davantage que les années précédentes», se réjouit-il.

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La partie inaugurale de la session, très protocolaire, n’aurait donc pas à pâtir de ces interventions à distance, souvent préenregistrées, prenant un minimum de temps aux orateurs. En revanche, pour négocier, parfois pied à pied, les résolutions adoptées la dernière semaine du Conseil des droits de l’homme, «c’est la croix et la bannière», reconnaît Eric Tistounet. «Il est très compliqué d’instaurer la confiance avec un interlocuteur par écrans interposés, car on ne peut être sûr que la confidentialité est garantie», dit-il. Les ONG, elles aussi, se plaignent d’avoir moins facilement accès aux diplomates. Pendant les sessions, les conciliabules se faisaient au bar du Serpent à l’intérieur de l’ONU, avec vue sur la rade et le Mont-Blanc. Las, l’établissement est fermé depuis une année.

La poule aux œufs d’or

«Auparavant, on trouvait normal de faire venir des panélistes de l’autre bout de la planète pour qu’ils s’expriment une vingtaine de minutes. Cette époque est révolue et c’est mieux pour l’empreinte carbone de l’ONU», tranche Eric Tistounet. Lequel estime que les délégations reviendront à Genève, mais de façon plus ciblée. La Suisse parie aussi à l’avenir sur des rencontres hybrides, où une partie des participants sont présents physiquement.

La question est cruciale pour le pays hôte et en particulier Genève, qui bénéficie des retombées économiques de ces rencontres internationales. Le canton estime qu’il tire 3,5 milliards de francs par an de la présence des organisations internationales sur son sol. En 2019, ces dernières avaient organisé près de 3500 réunions. Quelque 180 000 délégués ou experts y avaient participé, un chiffre qui était en baisse par rapport à 2018. La fréquentation de Genève s’est sans aucun doute, malgré le fait que les données ne soient pas encore disponibles pour l’année 2020, effondrée avec la pandémie.