Italie

Pier Ferdinando Casini: «Une Europe fédéraliste comme rempart au populisme»

Figure de la politique italienne, actuel président de la Commission des affaires étrangères du Sénat, le Bolonais est critique vis-à-vis des mesures budgétaires du gouvernement. Sa vision de l’Europe est à l’opposé de celle de la coalition au pouvoir martelant la nécessité d’un retour à la souveraineté nationale

Pier Ferdinando Casini est un témoin averti de la vie politique italienne depuis plusieurs décennies. Ex-député démocrate-chrétien quand la «DC» donnait encore le «la», ex-président de la Chambre des députés, candidat à la présidence du Conseil et longtemps figure de proue de l’Union de Centre (UDC) puis opposant à Silvio Berlusconi, il préside aujourd’hui la Commission des affaires étrangères du Sénat. Il est aussi un fer de lance du mouvement Centristes pour l’Europe. Venu à Genève pour l’Assemblée de l’Union interparlementaire dont il est président honoraire, il livre au Temps son analyse de la situation politique de l’Italie.

Le Temps: Le gouvernement formé de la Lega et du Mouvement 5 Etoiles est en place depuis plus de cinq mois. Quel premier bilan?

Pier Ferdinando Casini: Le gouvernement s’est constitué selon une procédure démocratique et correcte d’un point de vue institutionnel. D’un point de vue politique, c’est beaucoup plus discutable. La Ligue et le Mouvement 5 étoiles (M5S) étaient opposés durant la campagne électorale, refusant expressément toute alliance. Ils ont fini par coopérer. Je ne pourrais pas être plus éloigné de ce type de majorité, mais je suis un homme des institutions. Je suis habitué à respecter le gouvernement en place, même si je ne voterais pas la confiance. Les premiers mois de ce gouvernement ont été surtout ceux des annonces. Maintenant, il est question de la loi de stabilité (budget) qui prévoit un déficit de 2,4% du PIB.

Bruxelles est critique vis-à-vis de ce déficit annoncé. Or il respecte les critères de Maastricht…

Le problème n’est pas là. Il relève plutôt du type de dépenses consenties par le gouvernement.

C’est-à-dire?

Par exemple, le revenu de citoyenneté (780 euros par mois). D’un point de vue social, cette mesure fait sens. Mais pour le reste, elle suscite de gros doutes. Pour éviter que ce revenu ne soit qu’une mesure d’assistance, nous devrions avoir un filet social très efficace garanti par ce qu’on appelait les bureaux de l’emploi, qui étaient en mesure de faire aux gens des propositions constructives.

Mais là, au-delà des bonnes intentions, on risque de créer une mesure purement d’assistance. Or ce n’est précisément pas la direction dans laquelle il faut aller pour que l’Italie retrouve sa compétitivité et une meilleure productivité du travail. Quant aux retraites, la loi Fornero a été une réforme douloureuse. Mais une fois adoptée, elle a valu à l’Italie une reconnaissance à l’étranger et a permis de trouver un équilibre sans faire exploser leur financement. Le fait que la Lega veuille modifier cette loi me laisse très perplexe.

Comment la coalition peut-elle durer au vu de ses nombreuses contradictions?

Cette coalition n’a pas de véritable projet global. C’est une mosaïque d’idées. Chacun apporte sa pièce au puzzle. Un équilibre a été trouvé pour exercer le pouvoir. C’est la réalité de la politique. Je te donne quelque chose, tu me donnes quelque chose en retour. Il n’y a rien de très noble dans tout cela.

L’immigration demeure un thème explosif.

L’immigration interpelle tous les Italiens de toutes tendances politiques. Le ministre de l’Intérieur, Matteo Salvini (de la Lega), a très bien su en faire usage de son point de vue. Or aujourd’hui, il n’y a plus d’urgence migratoire en Italie. Le prédécesseur de Salvini, Marco Minniti, avait bien géré le dossier et effectué un travail préventif efficace.

Que vous inspire la volonté de Salvini d’exiger un couvre-feu pour les commerces «ethniques» à partir de 21h? La dérive xénophobe vous inquiète-t-elle?

Salvini est un animal politique. Il cherche à obtenir des votes. Mais une telle politique a un coût. Pour moi, instiller de la haine entre Italiens et ne jamais susciter de sentiments positifs n’est pas, à la longue, une recette qui sert les intérêts du pays. Qui sème le vent récolte la tempête.

On a beaucoup dit des grillinistes (élus du M5S) qu’ils n’avaient aucune expérience de la politique. Le cas de la maire de Rome, Virginia Raggi, est souvent montré comme exemple de cette incompétence.

Je suis très perplexe quant aux représentants grillinistes au gouvernement. Regardez la gestion déplorable du ministre des Transports et des Infrastructures, Danilo Toninelli. Mais parmi les élus au parlement, il y a des hommes et des femmes bien qui travaillent avec sérieux et avec un esprit constructif. Ils n’ont peut-être pas d’expérience politique, mais ils apprennent et veulent s’améliorer.

Qui parle d’immigration parle de Dublin et de l’Europe. Quel est l’avenir européen de l’Italie?

Un point rassemble les Italiens. Ils n’aiment pas l’Europe actuelle. Les populistes et les souverainistes veulent récupérer une improbable souveraineté nationale. De notre côté, nous disons que nous n’avons pas eu le courage d’aller de l’avant. Nous sommes restés au milieu du gué et n’avons pas réalisé une Europe fédéraliste. Nous en payons les conséquences avec la montée du populisme.

Nos arguments sont exactement le contraire de ceux des souverainistes. Nous disons aussi que l’Europe ne peut pas être qu’économique et monétaire ou un éléphant bureaucratique. Elle doit avoir une âme et un cœur. Nous devons relancer un grand projet démocratique européen basé sur le fédéralisme. Pour ce faire, nous devons dépasser les divisions traditionnelles gauche-droite et former une alliance anti-souverainiste faite d’Européistes modérés et progressistes.

L’Italie est-elle devenue europhobe?

Non, la majorité est encore favorable à l’Europe. Mais c’est vrai que nous sommes un peu comme le Parti communiste polonais d’antan, incapables de défendre le vieil ordre et d’en construire un nouveau.

La flambée populiste en Italie vous a-t-elle surpris?

L’Italie ne vit pas déconnectée du monde et de l’Europe. On ne peut donc pas comprendre l’Italie sans regarder ce qui se passe en France avec Marine Le Pen, en Allemagne où Angela Merkel a bien gouverné, mais où elle est désormais sur le banc des accusés, aux Etats-Unis où Trump plaide pour un néo-souverainisme par lequel il critique les Occidentaux dont il devrait être le fer de lance. Il faut aussi voir ceux qui cherchent à imiter le modèle Poutine ou chinois, deux modèles de grandes puissances qui peuvent être amies, mais qui ne peuvent pas servir de modèle démocratique.

L’état de l’économie italienne est-il préoccupant avec une dette qui représente 130% du PIB?

Oui, nous devons être prudents. Et arrêtons de croire qu’il y a un complot contre l’Italie comme le laisse entendre le gouvernement. Il importe de rétablir la confiance dans le pays. Car le jour où les robinets du crédit se tariront, l’Italie se trouvera dans une situation très difficile.

Publicité