Nations unies

Pierre Krähenbühl: «La décision de la Suisse m’a déçu»

Le chef démissionnaire de l’UNRWA, l’agence de l’ONU chargé des réfugiés palestiniens, assure qu’un rapport de l’ONU balaye toutes les allégations formulées contre lui. L’annonce de sa démission fait exulter Israël

Pierre Krähenbühl lance la contre-attaque. Des fuites, apparues cet été, avaient semblé mettre très gravement en question le comportement du désormais ex-chef de l’UNRWA, l’agence de l’ONU chargé des réfugiés palestiniens. Alors qu’il a présenté sa démission mercredi, le Suisse a décidé de sortir de son silence afin, dit-il, de rétablir la vérité.

Des allégations contenues dans un rapport interne de l’UNRWA, il ne resterait pratiquement rien, après qu’un organisme de l’ONU, le Bureau des services du contrôle interne a mené à son tour sa propre enquête. Privé pratiquement de tout soutien de la part de la Berne fédérale, Pierre Krähenbühl était placé dans une situation d’autant plus fragile que, face à des attaques extrêmement dures, l’UNRWA joue elle-même sa survie.

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Les reproches

Le Genevois, qui assumait depuis 2014 le plus haut poste pour un Suisse dans le système des Nations unies (il avait le rang de sous-secrétaire général sous le chef de l’ONU Antonio Guterres), s’est déjà expliqué sur la RTS mercredi. Rencontré jeudi par Le Temps, il insiste: le rapport de l’ONU, qui n’est pas encore achevé, le blanchit d’ores et déjà des principaux soupçons qui pesaient sur lui et qui avaient provoqué un séisme cet été.

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Les accusations qui avaient «fuité» dénonçaient frontalement les méthodes de gestion du commissaire général et de son «cercle rapproché». A Pierre Krähenbühl, il était notamment reproché d’avoir multiplié les voyages et les séjours à l’étranger. Il était surtout question de la présence constante, à ses côtés, d’une conseillère spéciale avec laquelle, accusait le rapport, Krähenbühl aurait entretenu une «relation sentimentale».

A l’en croire, pourtant, toutes ces allégations ont été balayées. Trop de voyages en avion? Du fait, principalement, du blocage des fonds américains décidé par le président Donald Trump, l’UNRWA devait éponger un déficit astronomique de 446 millions de dollars (pour un budget de 1,2 milliard). «Vous imaginez où en serait l’UNRWA aujourd’hui si j’étais resté tranquillement à mon bureau au lieu d’aller convaincre les donateurs?», interroge-t-il. «Vous imaginez les critiques que cela aurait provoquées avec raison?»

En multipliant les contacts auprès des pays du Golfe (200 millions de dollars récoltés), en élargissant la palette des donateurs (la Russie a mis la main au porte-monnaie pour la première fois), Pierre Krähenbühl a réussi à colmater les brèches. Au prix, également, de restructurations et de plusieurs centaines de licenciements qui ont provoqué pas mal d’animosité et même des menaces de mort à son encontre. «Peut-être qu’au nombre de ces voyages, on me reproche aussi ceux que je faisais à Gaza, à Damas ou à Alep au plus fort de la guerre», raille-t-il, en référence au conflit syrien qui a frappé durement les réfugiés palestiniens dans ce pays.

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«Etre capable de lever des fonds»

«Lorsque j’ai été nommé par le secrétaire général de l’époque, Ban Ki-moon, l’une des exigences qu’il a formulées était précisément d’être capable de lever des fonds», explique celui qui, auparavant, avait fait l’essentiel de sa carrière au Comité international de la Croix-Rouge (CICR). L’UNRWA a toujours connu un déficit chronique, avant même que les Etats-Unis déclenchent la crise en bloquant leurs fonds.

Or, c’est notamment pour remédier à cette situation que Pierre Krähenbühl aurait plaidé pour la création d’un poste de conseiller spécial. L’élue, Maria Mohammedi, est titulaire de deux doctorats et connaît particulièrement bien les pays du Golfe. «Sa nomination a suivi une procédure transparente et conforme aux règlements», insiste-t-il. Sa conseillère spéciale prenait certes l’avion avec lui, parfois en tarif économique, parfois en business class, lorsqu’il s’agissait d’une nécessité professionnelle. «Nous devions préparer les dossiers en vol. Ici encore, le rapport final de l’ONU ne trouve rien à redire à ces pratiques.»

Aussi bien le commissaire général que son adjoint sont autorisés à voyager en business class avec un accompagnant. Les inspecteurs de l’ONU n’ont trouvé aucun élément qui confirmerait une relation autre que professionnelle entre Pierre Krähenbühl et sa conseillère. Restent encore des soupçons pesant sur la nomination, à un poste lié à la sécurité, du mari de la commissaire générale adjointe, l’Américaine Sandra Mitchell, qui a démissionné entre-temps. Le rapport final de l’ONU n’a pas encore tranché sur cette dernière allégation de népotisme. Mais ici encore, Pierre Krähenbühl affirme que ce risque avait été pris en considération et que toutes les règles de recrutement avaient été respectées.

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La formule d'Ignazio Cassis

La démission du Suisse a immédiatement été perçue comme une victoire par les autorités israéliennes. Alors que l’Assemblée générale de l’ONU doit se prononcer dans trois semaines sur la poursuite du mandat de l’UNRWA, le chef de la diplomatie israélienne, Israel Katz, a appelé à démanteler cette organisation «absurde, immorale et déraisonnable». Faisant écho à une formule utilisée aussi par le conseiller fédéral Ignazio Cassis, Israel Katz a répété que l’UNRWA «fait partie du problème et non de la solution».

Cet été, la Suisse avait été le premier pays à geler ses contributions futures à l’UNRWA, semblant accréditer la pertinence des allégations formulées contre son chef. «Cette décision (de la Suisse) m’a déçu, reconnaît aujourd’hui Pierre Krähenbühl. En défendant une population dénuée de tout, à Gaza ou à Alep, je traduisais en actions des valeurs qui sont, me semble-t-il, chères à la Suisse.»

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