Proche-Orient

Pierre Krähenbühl, le Suisse par qui le scandale arrive

Le chef de l’UNRWA est accusé de graves violations à l’éthique par une enquête interne. Mais ce ne sont encore que des «allégations» et non des «faits établis»

La diplomatie suisse ne voulait y voir que des «rumeurs». Mais mardi, l’information a été confirmée à Berne, notamment, par le principal intéressé: Pierre Krähenbühl, le commissaire général de l’UNRWA, l’agence de l’ONU en charge des réfugiés palestiniens, est bien au cœur d’une enquête interne de l’ONU, dans laquelle il est soupçonné d’avoir commis des abus qualifiés de «graves». Ce Genevois, qui a pris les rênes de l’agence en mars 2014, est le Suisse le plus haut placé dans le système des Nations unies. Et ces accusations (qui doivent encore être confirmées) arrivent au pire moment pour l’UNRWA, dont l’existence même a été contestée de toutes parts, y compris par le chef de la diplomatie suisse Ignazio Cassis.

Le rapport émane du Département éthique de l’UNRWA. Basé à Amman et composé d’une petite équipe d’enquêteurs, ce département est chargé d’œuvrer au respect d’une culture «éthique, intègre et responsable» au sein de l’agence des Nations unies. Dans son document de dix pages, il s’en prend vivement aux méthodes de gestion du «cercle rapproché» du commissaire général, qui comprend en tout quatre personnes.

«Actes d’abus de pouvoir»

Dans le rapport, qui devait rester confidentiel, il est question notamment d’actes «d’abus de pouvoir», et de recrutements non conformes aux règles de l’ONU. A Pierre Krähenbühl, il est notamment reproché d’avoir multiplié les voyages et les séjours à l’étranger, particulièrement depuis que les Etats-Unis ont annoncé, au début de l’année dernière, qu’ils allaient réduire puis stopper leur financement à l’agence, qui se montait à 360 millions de dollars par année. Le Suisse a décidé alors de lancer la campagne «la Dignité n’a pas de prix» grâce à laquelle il entendait engranger 500 millions de dollars. Le Département d’éthique lui reproche notamment d’avoir court-circuité l’unité chargée de la récolte de fonds, au prix de fortes tensions au sein du personnel et de départs d’employés courroucés.

Alors que ce rapport a été envoyé à New York à la fin de l’année dernière, il n’a été pour l’instant suivi d’aucun effet. C’est la raison qui aurait poussé des personnes se sentant lésées à le faire «fuiter» dans la presse cette semaine. La Confédération a versé à l’agence un total de 22,3 millions de francs suisses cette année. Mardi, le Département fédéral des Affaires étrangères (DFAE) confirmait au Temps sa décision de «suspendre toute contribution additionnelle» durant la durée de l’enquête. Berne se dit en outre «en contact avec les autres bailleurs de fonds de l’agence» et «décidera des mesures à prendre» en fonction des résultats de cette même enquête.

Menacé d’interdiction d’entrée en Israël

Du côté de l’UNRWA, on se borne à souligner que ces accusations sont encore au stade «d’allégations et non de faits établis» tout en affirmant que l’agence collaborera pleinement à l’enquête.

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Alors que l’administration de Donald Trump a lancé une charge frontale contre l’UNRWA, ces révélations ont eu un retentissement immédiat. «C’est exactement pour cela que nous avons arrêté de les financer», assurait l’ancienne ambassadrice américaine à l’ONU Nikki Haley. «Le modèle de l’UNRWA est cassé et insoutenable», enchérissait Jason Greenblatt, le représentant spécial de Donald Trump au Proche-Orient.

En Israël, où l’on reproche à l’UNRWA de maintenir vivant le spectre d’un «droit au retour» des réfugiés palestiniens, certaines réactions allaient encore plus loin. Ainsi de Yuli Edelstein, le président du Parlement, qui appelait à la fermeture immédiate de l’agence de l’ONU et qui exigeait que Pierre Krähenbühl soit désormais interdit d’entrée en Israël.

«Un partenaire multilatéral important de la Suisse»

L’année dernière, le chef de la diplomatie suisse Ignazio Cassis avait jugé, au retour d’une visite dans la région, que l’UNRWA constituait un «obstacle» à la paix au Proche-Orient. Mardi, le DFAE rappelait pourtant son point de vue, selon lequel l’UNRWA représente «un partenaire multilatéral important de la Suisse».

Dans l’immédiat, ces révélations ont provoqué une vaste onde de choc à Jérusalem, principalement chez les Palestiniens. «La suite dépendra de la décision des Européens, qui sont de gros contributeurs, mais surtout du secrétaire général Antonio Guterres», note un bon connaisseur de la situation. Pour lui, le chef de l’ONU a le choix aujourd’hui entre attendre la fin de l’enquête en cours ou exiger la suspension, voire la démission, du Suisse, afin d’alléger les pressions. «La recherche de fonds était une activité importante, mais Krähenbühl aurait pu la laisser à d’autres. La priorité absolue, c’était d’engager des réformes, et de montrer que le message avait été entendu. Le commissaire général a fait preuve d’un manque certain de lucidité.»

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