Aller au contenu principal
Encore 1/5 articles gratuits à lire
Pierre Maudet: «Genève est un formidable laboratoire d'innovation. Les ressources sont là, en abondance, il suffit de les rassembler.»
© SALVATORE DI NOLFI / Keystone

Interview

Pierre Maudet: «La Genève internationale doit s'investir dans la diplomatie scientifique»

Depuis le 1er juin, le conseiller d'Etat Pierre Maudet s'occupe du dossier de la Genève internationale. Pour lui, Genève doit désormais se soucier du développement qualitatif de son écosystème. L'administration Trump, ajoute-t-il, soulève des questions critiques sur l'efficacité structurelle des organisations internationales que l'ONU peine à reconnaître

Depuis le 1er juin, le conseiller d’État Pierre Maudet a pris les rênes du Département présidentiel. A ce titre, c’est lui qui s’empare du dossier de la Genève internationale. A l’heure où l’administration de Donald Trump se retire du Conseil des droits de l’homme basé dans la Cité de Calvin, les défis ne manquent pas.

Lire aussi notre éditorial: Big bang protectionniste

Le Temps: Que représente pour vous la Genève internationale d’un point de vue personnel ?

Pierre Maudet: Je suis très fier d’être Genevois. Mais je suis également le fils d’une protestante grisonne et d’un catholique vendéen. Je me sens donc à la fois complètement genevois et international. Cumuler plusieurs appartenances fait partie de l’ADN de Genève. C'est pour cette raison que le Conseil d’Etat se battra avec vigueur contre l’initiative de l’UDC visant à anéantir la reconnaissance du droit international et à ériger une suissitude fantasmée comme référence unique.

A l’heure où le multilatéralisme est malmené, quels sont les défis de la Genève internationale ?

La Genève internationale est indispensable. Dans un monde de plus en plus interdépendant, les questions migratoires, le climat, le commerce, les pandémies, les défis liés à Internet sont des enjeux qui ne peuvent pas être traités par un pays seul, aussi puissant soit-il. La coopération internationale n'est donc pas une option, mais une exigence incontournable. Ces vingt dernières années, Genève a su affronter avec succès la concurrence obstinée de villes comme Vienne, Bonn ou Copenhague. Elle s'est affirmée. Toutefois, pour maintenir le rayonnement unique qui est aujourd'hui le sien, les mécanismes qui l'ont vu grandir au lendemain de la seconde guerre mondiale ont besoin d'être adaptés aux réalités du XXIe siècle.

Le meilleur moyen de renforcer Genève en tant que centre de gouvernance mondiale le plus actif de la planète est d'aider activement les organisations internationales à trouver des réponses innovantes aux défis des générations futures, tout en anticipant les problématiques émergentes, grâce notamment à des synergies avec le monde académique et les entreprises genevoises. Avec la mise en place d’un véritable Campus international de l’innovation - démarche baptisée GE=CI2 -, la diplomatie scientifique doit absolument gagner en importance, via notamment la dimension transfrontalière du CERN. J’entends également développer notre longue tradition (150 ans en 2022) de l’arbitrage international, avec des mécanismes en français, mais aussi en anglais.

La gouvernance de l’Internet, l’ère numérique. Pour vous, Genève doit clairement se positionner.

L’idée d’une convention de Genève numérique, lancée par le président de Microsoft, Brad Smith, n'est pas le fruit du hasard. Elle s'adosse à notre héritage lié à la création du CICR et au fait que le territoire genevois est devenu un haut lieu international d'administration du Web. En effet, la moitié des discussions mondiales relatives aux politiques numériques s'effectuent déjà dans notre canton. Ce dernier a toutes les cartes en main pour contribuer efficacement à la stabilité de la planète, en apportant une dimension éthique à l'usage de la Toile, à travers des passerelles entre les acteurs de la Genève internationale, le secteur privé, les milieux académiques et les représentants de la société civile.

La plus grande vulnérabilité de la Genève internationale ?

La posture actuellement critique des Etats-Unis soulève des questions d’impact budgétaire et d’efficacité structurelle, que l’ONU peine parfois à reconnaître. Le coût de la vie de Genève a bel et bien entraîné ces dernières années un flux de délocalisations de back office. Mais ce mouvement, somme toute marginal, n'est pas inquiétant en soi. Il exige en revanche que l'on reste plus que jamais irréprochable sur le contenu et la qualité des activités déployées depuis la Genève internationale, laquelle fêtera bientôt les 30 ans du World Wide Web, les 100 ans du multilatéralisme et les 70 ans du dispositif pour les droits de l’homme.

La Genève internationale est promue comme un élément central de la politique étrangère suisse. L’actuel conseiller fédéral en charge du Département des affaires étrangères, Ignazio Cassis, a émis quelques signaux inquiétants. Préoccupé ?

Non, la collaboration avec la Confédération est excellente. Elle repose sur des mécanismes éprouvés et solides. Pour preuve, nous avons une identité de vue au sein du Groupe permanent conjoint, l'élément central du dispositif en question. Le conseiller fédéral Cassis l’admet lui-même: il est encore en phase d’apprentissage. Mais il est vrai que pour promouvoir la Genève internationale,  il est important de pouvoir s'appuyer sur nos partenaires naturels, dont la France, avec laquelle nous partageons la même langue. Notre rôle, à Genève, est de rappeler l'utilité de ces soutiens croisés aux autorités fédérales.

On continue de parler d’une Genève locale et d’une Genève internationale qui ne se mélangent pas. Un faux débat ?

Pour les internationaux et les locaux qui veulent se rencontrer, les occasions ne manquent pas. Mais il est possible de faire encore beaucoup mieux. Des progrès peuvent également être réalisés dans les collaborations entre Genève locale et internationale. Les HUG ont montré l'exemple depuis plusieurs années, à travers six centres de collaboration de pointe mis en place avec l'OMS. Je pense par ailleurs que l'on pourrait impliquer plus systématiquement les expatriés ou internationaux en tant qu'ambassadeurs de la Genève internationale. Ce sont de réels atouts et ils ne demandent que de jouer un rôle promotionnel plus actif

Genève se présente comme le centre opérationnel des Objectifs de développement durable (ODD) de l’ONU.

Genève est un formidable laboratoire d'innovation. Les ressources sont là, en abondance, il suffit de les rassembler. Si l'on veut être crédible en la matière, on doit s’illustrer en investissant fortement dans la coopération et le développement. Concrétiser les ODD, implique également de s'appuyer sur les pouvoirs locaux. Genève est à ce titre le canton le plus exemplaire de Suisse. Il a alloué quelque 20 millions de francs à ce secteur. C'est une preuve par l'acte, qui l'emporte sur les simples discours. En tant que propriétaire de l’aéroport, l’Etat compte aussi réduire les émissions de CO2 et les nuisances sonores. Notre ambition est d'accueillir des conférences très importantes sur le climat. Nous devons, par conséquent, commencer par balayer devant notre porte.

D’autres priorités ?

Au cours de la dernière  législature, mon prédécesseur François Longchamp a très bien su gérer la question du «hardware». A savoir, les bâtiments de la Genève internationale. Entre la Confédération, le canton et la ville, environ un milliard de crédits ont été votés. Ces cinq prochaines années, je compte travailler sur le «software». C'est-à-dire, agir sur la substance en investissant dans le rapprochement entre les milieux académiques et le secteur privé, mais aussi la communauté scientifique, notamment celle liée au CERN, pour permettre aux organisations internationales de se réinventer. Il n'y a qu'ainsi que nous parviendrons véritablement accroître l’aura de la Genève universelle.

Le rôle du délégué à la Genève internationale va-t-il changer ?

La Genève internationale doit être portée politiquement. C’est d’abord aux élus de le faire, même si un délégué est nécessaire pour poser des jalons et nouer les premiers contacts. Ce rôle d'avant-poste doit en outre reposer sur un travail d'équipe interdisciplinaire. Il ne peut pas être l'œuvre d'une seule personne. 

Vous avez obtenu ce printemps le siège mondial des places financières durables (FC4S) au détriment de villes comme Shanghai, Franfort, Milan ou Hong Kong. Que faut-il en attendre ?

Le symbole est très fort. L'installation de ce secrétariat témoigne de la parfaite complémentarité entre la Genève internationale et notre secteur financier, parmi les plus pointus en matière de placements verts et inclusifs.

Cette niche de la finance durable permettra-t-elle de compenser la disparition du secret bancaire ?

Elle aidera à opérer le changement de modèle. La finance durable représente aujourd'hui un relais de croissance important. C'est aussi un vecteur de différenciation. Ce nouveau pan d'activité répond à un désir croissant des clients de la gestion de fortune traditionnelle, en particulier les jeunes générations, d'apporter une nouvelle dimension à leurs placements. Longtemps considéré comme une niche, l’investissement durable appartient à présent au courant dominant. En dépit des apparences, la finance est l’un des secteurs les plus dynamiques de nos économies. Pour preuve, la mise en œuvre de la technologie blockchain dans le domaine du négoce. Grâce à son tissu académique performant, Genève peut modéliser une idée et la tester rapidement avec les acteurs de la finance. Pour autant que l'on maintienne un cadre légal souple, tout en développant une appétence pour le risque.

Publicité
Publicité

La dernière vidéo monde

La Corée du Nord organise le plus grand show du monde. Mais pourquoi?

Cela faisait 5 ans que le pays adepte des grandes démonstrations de force n'avait plus organisé ses «jeux de masse», où gymnastes et militaires se succèdent pour créer des tableaux vivants devant plus de 150 000 spectacteurs. Pourquoi ce retour?

La Corée du Nord organise le plus grand show du monde. Mais pourquoi?

n/a