Europe

Pierre Moscovici: «Je ne souhaite pas transformer l’Europe en une grande Suisse»

Le commissaire européen aux Affaires économiques et financières, à la Fiscalité et à l’Union douanière, était en Suisse cette semaine. L’occasion de l’interroger sur l’avenir de l’UE, du socialisme et des relations avec la Suisse

Pierre Moscovici est commissaire européen aux Affaires économiques et financières, à la Fiscalité et à l’Union douanière. En France, il a été ministre des Affaires européennes dans le gouvernement Jospin. Il analyse l'enjeu français, et l'état de l'UE.

Le Temps: Etes-vous soulagé par le résultat du premier tour de l'élection présidentielle française?

Pierre Moscovici: L’Europe a eu peur. Ou plutôt elle s’est fait peur en imaginant que Mme Le Pen pouvait devenir présidente de la République. Je n’ai jamais pensé cela. Je connais bien mon pays, qui reste une terre d’accueil attachée à des valeurs:  liberté, égalité, fraternité. Les Français sont des pro-Européens qui ne veulent en aucun cas renoncer à leur monnaie qui est l’euro. Je l’ai répété à tous mes interlocuteurs à Washington la semaine dernière, où se déroulait les réunions de printemps du Fonds monétaire international.

– Quels sont les enseignements de ce premier tour?

– Il y a deux bonnes nouvelles. D’abord, les électeurs sont désormais confrontés à un choix clair entre une France ouverte au cœur de l’Europe et une France repliée sur elle-même qui veut la quitter. Ensuite, Emmanuel Macron a un projet progressiste et son engagement européen ne fait aucun doute. C’est la raison pour laquelle j’ai appelé à voter pour lui. Mais il ne faut pas être soulagé trop vite. Nous devons rester mobilisés. Non seulement Mme Le Pen ne doit pas gagner cette élection, mais son score doit être le plus faible possible.

– Craignez-vous qu’elle atteigne les 40 %?

– 40 %, cela représenterait plus du double du score qu’a réalisé son père Jean-Marie en 2002. Ce serait énorme. Nous devons nous battre jusqu’au 7 mai pour qu’Emmanuel Macron remporte une belle et large victoire. C’est une question de sens et d’engagement.

– Est-ce à dire que le populisme est stoppé, comme ce fut le cas récemment en Autriche et en Hollande?

– Non. Le populisme ne gagne pas, mais il n’est pas stoppé. Tant qu’il restera dans nos sociétés des fractures et des mécontentements par rapport à l’Europe, le populisme restera vivace et menaçant, même s'il n’y a pas de majorité populiste en France, comme il n’y en a pas eu en Autriche et aux Pays-Bas. En Suisse, vous connaissez bien les racines de ce populisme anti-européen, qui reste très fort. J’espère désormais que nous saurons reconquérir les esprits et les cœurs des électeurs pour revenir à des valeurs partagées au sein de l’Europe et à une adhésion plus forte à la démocratie.

– Le PS a-t-il encore une réponse face aux perdants de la mondialisation?

– Pour le PS, c’est une défaite historique, de la même ampleur que celle qu’il avait connue en 1969. Celle-ci avait été suivie d’une refondation avec un nouveau leader, François Mitterrand. Eh bien, nous avons besoin d’une nouvelle refondation! Le cycle qui s’était ouvert à cette époque est terminé! Le socialisme démocratique n’a pas disparu le 23 avril: en fait, les électeurs socialistes se sont dispersés. Il faut désormais inventer un nouveau socialisme qui puisse les rassembler, un socialisme responsable, européen, transformateur, capable de donner toutes les opportunités aux gagnants de la mondialisation, mais aussi de répondre aux craintes des perdants, pour lesquels il doit être une protection.

– Comment jugez-vous la situation en Allemagne, où le SPD regagne du terrain?

– Ce parti a gardé des racines sociales, syndicales, ouvrières, intellectuelles. Il est assurément en meilleure santé que les autres partis socialistes européens. Cela dit, n’oublions pas qu’il était encore à 20 % voici six mois. La refondation intellectuelle et politique, c’est la tâche de tous.

– Quel message concret doit adresser le PS aux ouvriers de l’industrie automobile de Sochaux qui votent désormais pour le FN?

– Je pense que nous avons besoin d’une Europe plus protectrice qu’aujourd’hui en matière de sécurité et de défense mais aussi de social, d’une Europe plus démocratique qu’aujourd’hui, exemplaire et transparente, avec un rôle renforcé du Parlement européen. Autour de son président Jean-Claude Juncker, la Commission européenne est attachée à l’Europe sociale. Nous devons passer à une phase plus offensive.

– Le PS a-t-il perdu ses racines sociales?

– Le PS doit avoir des racines populaires, basées sur des valeurs de cohésion et de solidarité, répondant aux problèmes concrets des gens. Il est vrai que j’ai été durant 20 ans l’élu d’une région ouvrière en difficulté en raison de la mondialisation, qui se rebellait contre l’Europe et faisait la part belle au Front national. C’était mes électeurs, mais ils m’ont toujours fait confiance car je leur offrais un socialisme du concret.

– Vous avez parlé d’un socialisme populaire. Un peu populiste, aussi?

– Non. Il faut répondre aux vraies aspirations du peuple, mais sans céder au populisme des idées anti-européennes et sans sombrer dans la xénophobie et la violence. L’Europe populaire est la réponse au populisme. Mme Le Pen est populiste. Son message est une imposture qui nuit aux intérêts du peuple. Sortir de l’euro, c’est davantage d’inflation, des taux d’intérêt plus élevés, un effondrement du pouvoir d’achat et une perte de crédibilité du pays. Qui paie tout cela? Les plus modestes! Il faut répondre à leur désir d’être protégés, mais sans céder au protectionnisme.

– Parlons des racines historiques de l’Europe. L’ancien chancelier autrichien Wolfgang Schüssel a dit un jour: «L’UE a toujours été une question de vie et de mort». Etes-vous d’accord avec lui?

– Je n’ai pas toujours été d’accord avec Wolfgang Schüssel, notamment lorsqu'il s'est allié avec Jörg Haider, mais sur cette phrase, je peux le suivre. Etre Européen, c’est avant tout s’inscrire dans la fantastique réconciliation des peuples qui a suivi les deux guerres mondiales. C’est panser les plaies qui ont engendré le fléau du nazisme et dépasser le nationalisme. C’est se souvenir de la Shoah. Personnellement, je préfère citer François Mitterrand lorsqu’il affirmait: «Le nationalisme, c’est la guerre». La réponse à la guerre, c’est l’Europe.

– Comment vos parents ont-ils vécu la guerre et comment vous l’ont-ils racontée?

– Mes parents étaient Juifs. Mon père est né en Roumanie et est arrivé en France en 1947. Il avait passé la guerre dans un camp de travail. Née en France, ma mère, dont les parents étaient polonais, a vécu cachée durant la guerre, hébergée par des Justes pour fuir les persécutions antisémites non seulement de l’Allemagne nazie, mais aussi du régime de Vichy. Dans mon ADN, je suis profondément attaché à cette Europe humaniste, qui tourne le dos à toutes les idéologies racistes. C’est la raison pour laquelle le combat contre l’extrême droite est le combat de ma vie.

– Mais quel message adressez-vous aux jeunes d’aujourd’hui, pour lesquels la paix est une évidence?

– C’est vrai que pour un jeune, parler de la réconciliation franco-allemande paraît abstrait, tant il voit que ce sont aujourd’hui deux pays liés et amis. Mais il faut lui rappeler que les peuples ont une histoire et qu’ils doivent la connaître. L’enseignement de l’histoire et le réveil des conscience fait partie des noblesses de la politique. Ce projet de paix reste un projet fort.

– Le premier souci des jeunes, c’est le chômage...

– J’en suis pleinement conscient. Le chômage des jeunes dans l'UE reste deux fois supérieur à celui de l’ensemble population active. Les jeunes attendent une Europe du concret qui leur offre des perspectives.

– Que faire concrètement?

– L’Europe fait déjà beaucoup. Nous sommes dans une phase de recul du chômage. L’Europe va mieux: elle connaît une croissance solide de 1,8 % et crée des emplois. Pour la jeunesse, nous développons la formation. Mais nous devons encore faire davantage dans la lutte contre le chômage et pour l’investissement. C’est la raison pour laquelle je propose un budget de la zone euro qui soit une capacité d’investissement et une protection contre le chômage.

– Cet effort se ferait-il en plus du plan du président de la Commission Jean-Claude Juncker, qui porte sur 315 milliards d’investissements?

– Oui, le plan Juncker, qui associe investissements publics et privés, est une fantastique innovation. Il est opérationnel: près de 200 milliards d’euros sont déjà engagés. Je regrette qu’on n’en parle pas assez.

– Après le Brexit, tout le monde a réclamé une réforme de l’UE. Sa construction, avec ses deux exécutifs et un parlement, n’est-elle pas bancale?

– Non, elle n’est pas bancale, elle est complexe! Je suis le premier à dire que l’Europe doit devenir plus transparente et plus simple. Mais on ne changera pas de fond  en comble le système institutionnel européen. Ce système a été bâti après la guerre dans l’idée qu’on ne pouvait pas créer un fédéralisme européen sur des bases uniquement politiques. Nous avons donc créé une union pragmatique à partir de coopérations économiques, avec un rôle central donné à la Commission. C’est une construction originale, avec un exécutif partagé et un législatif partagé. Il faut simplement la clarifier dans les compétences.

– Les citoyens se sentent déconnectés des élites européennes de Bruxelles. Ne faudrait pas davantage les consulter comme le fait la Suisse?

– J’ai été durant 20 ans l’élu de la région de Sochaux-Montbéliard, frontalière de la Suisse. Je connais bien votre pays, j’aime la Suisse et j’y ai noué beaucoup de relations amicales. Mais la Suisse a ses particularités et je ne souhaite pas transformer l’Europe en une grande Suisse.

– Les voisins immédiats de la Suisse ont souvent une relation d’amour-haine envers notre pays. Est-ce aussi votre cas?

– Non, je n’ai aucune haine pour la Suisse. Ce n’est qu’une relation d’amour! On n’est pas si longtemps un élu frontalier de la Suisse sans apprécier ce pays, ses habitants, son système politique, sa culture.

– Mais les banquiers suisses prétendent que vous détestez la Suisse!

– Je ne sais pas de qui vous parlez précisément. Peut-être estiment-ils que je n’aime pas assez leurs intérêts. Mon histoire personnelle avec la Suisse est une histoire positive. J’ai été ministre français des Affaires européennes dans les années 1990 et je me souviens avoir participé aux négociations des accords bilatéraux entre la Suisse et l’UE avec votre conseiller fédéral Flavio Cotti. J’ai été favorable à l’adhésion de la Suisse à l’UE…

– C’est justement ce que les Suisses ne veulent pas...

– Je le sais, mais la Suisse n’en reste pas moins un pays européen. Je crois à son destin européen, pas forcément comme membre de l’UE, mais comme partenaire. Je suis favorable à une coopération renforcée.

– Ce que vos détracteurs n’aiment pas en vous, c’est le socialiste français devenu de surcroît commissaire européen aux Affaires économiques et financières!

– Vous posez là la question d’un combat contre l’évasion fiscale qui a toujours été le mien. La Suisse ne peut pas, ne doit pas rester à l’écart du grand mouvement de transparence mondial qui est en train de naître. Je me réjouis d’avoir signé en 2014 avec la Suisse un accord sur l’échange automatique des données qui en principe met fin au secret bancaire. J’aimerais ici saluer le courage politique dont a fait preuve votre ancienne ministre Eveline Widmer-Schlumpf. Mais la Suisse doit poursuivre ses efforts.

– Vous faites ici allusion à la votation du 12 février dernier qui a vu le peuple rejeter la troisième réforme fiscale des entreprises. Vous vous êtes dit «déçu». Qu’attendez-vous désormais de la Suisse?

– J’ai bon espoir que la Suisse puisse toujours envisager une entrée en vigueur de cette réforme au 1er janvier 2019. J'en ai parlé à Berne mardi dernier avec Ueli Maurer et je sais que c'est son souhait.

– Si la Suisse n’était pas prête en 2019, se retrouverait-elle sur une liste noire?

– Les progrès de la Suisse seront examinés à la lumière des standards de l’OCDE notamment. Je me réjouis que la bonne coopération actuelle se poursuive. La place de la Suisse n'est pas sur une liste noire!

– Avez-vous des doutes sur la volonté du peuple suisse?

– Non, je sais que c’est plus compliqué que cela. Je connais la position de mes amis socialistes dans ce dossier. J'ai échangé sur ce point avec Alain Berset et Christian Levrat: je suis donc tout à fait confiant. Je sais que la Suisse veut jouer son rôle dans le concert des grands pays qui partout dans le monde avancent vers la transparence.

– La Turquie vient de renforcer son régime présidentiel. En 2009, vous vous êtes prononcé en faveur d’une intégration à terme de ce pays au sein de l’UE…

– Lorsque j’étais ministre aux Affaires européennes, je me suis prononcé en faveur du fait qu’elle devienne candidate à l’adhésion à l’UE. C’était en 1999. Deux décennies plus tard, il faut constater que ce n’est plus un objectif réaliste. Cela dit, je reste persuadé que la Turquie reste un grand partenaire de l’UE.

– Mais vous aviez déclaré que la Turquie prouvait qu’un état à majorité musulmane pouvait vivre dans la laïcité. Vous êtes-vous trompé?

– Ce n’est pas moi qui me suis trompé. C’est la politique et la société turques qui ont évolué. Mais ceux qui en Turquie sont attachés à la laïcité et à nos valeurs démocratiques doivent garder en nous des amis. La réforme du président Recep Tayyip Erdogan a été approuvée, mais seulement par 51 % des suffrages. Il y a donc tout un pan de la société auquel nous ne pouvons pas tourner le dos. Nous ne devons pas laisser la Turquie à l’écart des valeurs européennes. Je souhaite que la Turquie reste fidèle à son legs historique.


Le questionnaire de Proust de Pierre Moscovici

Quel est votre fond d'écran?

Une photo de ma femme, à Venise.

Si vous deviez changer quelque chose à votre biographie?

 La suite de ma vie.

La plus vieille chose que vous possédez?

Une montre offerte par mon grand-père maternel à mon père pour le mariage de mes parents.

L'application la plus précieuse de votre téléphone portable?

Les données santé: je cherche à marcher plus de 6000 pas par jour!

Votre plus mauvaise habitude?

Aucune ne me dérange vraiment.

Le talent que vous n'aurez jamais?

Le talent musical: j'aime la musique, mais je n'ai jamais réussi à jouer d'un instrument.

Si vous étiez un animal?

Un ours: un animal sympathique, mais il ne faut pas lui marcher sur les pieds.

Publicité