Ex-ministre des Affaires européennes du gouvernement de Lionel Jospin, Pierre Moscovici est député européen, vice-président du Parlement européen. Fédéraliste convaincu, il est l'un des auteurs du Traité sur la Constitution européenne sur lequel les Français se prononceront par référendum le 29 mai.

Le Temps: Les partisans du oui ne s'attendaient pas à être décrochés aussi vite et aussi fort par les opposants. Que s'est-il passé?

Pierre Moscovici: C'est un fait, mais nous avons toujours été prudents. Il y a deux mois et demi, je disais que les apparences militaient pour le oui, mais que la campagne serait malgré tout une sacrée épreuve. Nous y sommes. Cela dit, les raisons de la montée du non n'ont rien à voir avec l'Europe, ni avec le texte. La tendance actuelle est le résultat de trois phénomènes.

Un: la dégradation de la situation économique et sociale dans le pays, qui se manifeste notamment par la baisse du pouvoir d'achat. C'est un rejet du gouvernement Raffarin, de sa politique à la hussarde sur les 35 heures et sur l'emploi. L'agitation sociale, les grèves qui secouent la France ces dernières semaines témoignent de ce malaise grandissant.

Deux: l'attitude maladroite de la Commission Barroso, qui remet sur le tapis la directive Bolkestein, avec un effet direct très ravageur. Désormais, pour les Français, qui font l'amalgame, la Constitution ne devient plus que le manifeste d'une Europe ultralibérale.

Trois: la campagne pour le oui n'a pas encore été lancée, elle est en tout cas beaucoup plus lente que celle du non.

– Un cinquième sondage consécutif donne le non vainqueur avec 53%. Et le retournement est particulièrement spectaculaire du côté de l'électorat socialiste. Tout est plié?

– Il reste soixante jours, et les indécis sont 50%. Je crois que les sondages, pour l'instant, se font surtout l'écho d'une insatisfaction d'un électorat auquel le texte de la Constitution n'a pas été expliqué. Les électeurs attendent qu'on leur donne de bonnes raisons de voter oui. Je considère qu'il reste donc une très large réserve en faveur de la Constitution, c'est à nous d'aller la chercher. Pour moi, l'hypothèse la plus probable reste un vote positif.

– Comment «aller chercher» cette réserve de voix que vous évoquez? Irez-vous jusqu'à organiser des meetings conjoints entre socialistes favorables au texte et représentants de l'UMP au pouvoir?

– Non. Il y aurait là un problème de cohérence. Nous augmenterions encore la confusion. Il faut que chacun mouille sa chemise et s'efforce de convaincre les siens. Je ne crois pas que c'est en invitant Nicolas Sarkozy ou François Bayrou sur un podium que l'on convaincra un électeur socialiste en déshérence.

– L'électeur socialiste a pourtant de quoi y perdre son latin. Le PS s'est prononcé en faveur de la Constitution par un vote interne, mais le numéro deux du parti, Laurent Fabius, et un ancien secrétaire général, Henri Emmanuelli, font ouvertement campagne pour le non…

– Je ne compte pas revenir là-dessus. Oui, il existe une division au sein du PS, oui il y a un non-respect patent par certains du vote militant. Mais cessons de nous regarder le nombril. Ce ne sont pas les dissensions internes au parti qui importent mais l'avenir du pays dans l'Union européenne.

– Comment le voyez-vous en cas de non le 29 mai?

– La victoire des opposants au traité ne serait ni une catastrophe totale, ni la fin de l'Europe, ni la fin du monde. Mais un recul, une immobilisation. Nous aurions une France affaiblie dans une Europe paralysée. Nous devrions redémarrer sur de mauvaises bases, celles du Traité de Nice. Et la France paierait l'addition de ses années de cavalier seul.