Burundi

Pierre Nkurunziza, l’aigle et la machette

Le président du Burundi, Pierre Nkurunziza, qui a échappé de peu à un coup d’Etat, est de retour à Bujumbura. Portrait de l’ancien chef rebelle, marqué par l’histoire troublée de son pays

Pierre Nkurunziza, de retour au Burundi, la machette en bandoulière

Afrique Le président du Burundi a échappé de peu à un coup d’Etat. Portrait d’un homme marqué par l’histoire troublée de son pays

Alors que les loyalistes de l’armée terminaient d’étouffer dans l’œuf la tentative de putsch à Bujumbura, déclenchée en son absence, Pierre Nkurunziza est rentré au Burundi en secret. Mais le président burundais s’est arrêté à Ngozi, sa ville natale nichée au nord du pays. Là-bas, le terrain est sûr. La contestation qui secoue le pays n’a pas eu l’occasion d’y éclore. Les régions de l’intérieur du pays sont sous contrôle. C’est son Burundi, celui des collines et des paysans. Celui qu’il parcourt à longueur d’année.

Le cortège motorisé de Pierre Nkurunziza est entré dans Bujumbura presque déserte, vendredi 15 mai, entouré de militants et de ses fidèles entre les fidèles, les Imbonerakure. Le destin du Burundi est entre ses mains. Il lui appartient de trouver la formule pour apaiser le pays, ou au contraire déclencher les premières bourrasques dont l’histoire du pays, depuis un demi-siècle, a montré qu’elles pouvaient mener à des bains de sang.

Le président est la victime, lui-même, d’une de ces phases de violence. Pierre Nkurunziza est, à sa façon, emblématique d’un pays de grands traumatisés. Il est né en 1964 près de Ngozi, dans une famille en vue. Son père, Eustache Ngabisha, est député, un fait rare pour un Hutu, puis gouverneur de province. En 1972, une tentative d’insurrection menée par des militaires hutus embrase le pays. Des Tutsis sont aussitôt massacrés. Puis la révolte est jugulée par l’armée (tutsie), qui est «l’assurance vie» de sa communauté, mais organise une vague de pogroms dans le but d’éliminer l’élite hutue.

Père et frères assassinés

Les enseignants, les fonctionnaires, toute personne ayant reçu une éducation, ou portant des lunettes – supposées trahir l’intellectuel –, est éliminée. Eustache Ngabisha est tué parmi les premiers. Au total, 100 000 personnes sont assassinées. Tout un groupe ethnique se sent orphelin de ses pères. Pierre Nkurunziza n’a que 8 ans. Dans les décennies suivantes, il perdra cinq de ses frères dans ces violences. Mais pour le moment, il faut bien vivre. En grandissant, Pierre Nkurunziza s’adonne à sa première passion, le sport, tout particulièrement le football. Il sera professeur de gymnastique, d’abord en province, puis à l’Université de Bujumbura.

Puis vient 1993, l’année où le pays bascule à nouveau. Un président hutu, Melchior Ndadaye, a été élu au mois de juin au suffrage universel. Cette situation inédite est le produit de la demokarasi (démocratie). Elle met fin à trente ans de régimes dirigés par des putschistes en montrant que la force des Hutus réside dans leur nombre (environ les trois quarts de la population). Melchior Ndadaye s’installe à la présidence, mais l’armée demeure inchangée. Des éléments radicaux, trois mois plus tard, assassinent le président, tentent de s’emparer du pouvoir, et échouent.

Le mécanisme dévastateur est déjà enclenché, quelques mois avant le génocide de 1994 au Rwanda voisin. Des Tutsis sont massacrés à travers tout le pays. Certains tueurs semblent s’être préparés à l’avance. Prévoir c’est tuer, dans ce contexte où éliminer semble être la seule méthode pour éviter de l’être. A nouveau, l’armée tutsie massacre des Hutus. Dans la capitale, des quartiers sont attaqués, en partie détruits.

Des responsables politiques hutus entrent dans la clandestinité et prennent les armes. Certains d’entre eux créent le Conseil national pour la défense de la démocratie (CNDD) en septembre 1994, qui deviendra la plus importante des rébellions burundaises. La guerre civile durera plus de dix ans, fera 300 000 morts, et sera marquée par d’innombrables horreurs. Pierre Nkurunziza, lui, échappe de peu à un assassinat à l’université en 1995. Il part directement dans le maquis. Il va s’y distinguer par ses qualités d’organisateur. En 1998, a-t-il organisé des massacres dans le Bujumbura rural? Il est en tout cas condamné à mort par contumace.

Chef rebelle près du terrain

«Peter», ou «Petero», comme on l’appelle alors, est aussi en train de gravir les échelons dans la rébellion, dont il finira par prendre la tête. Il est près du terrain, arpente les collines, contrairement à d’autres chefs rebelles. La rébellion est devenue CNDD-FDD (Forces de défense de la démocratie). Son emblème, où figurent un aigle et une machette, à côté d’un plant de manioc, est un programme en soi. «Le manioc, pour être fort. L’aigle c’est pour le courage, et la machette, le signe que les Hutus doivent être armés pour se protéger. Chez nous, au CNDD-FDD, c’est la force et la discipline», expliquait Alexis Harimenshi, un responsable des Imbonerakure de la région de Kirondo (Nord), lors du lancement de la campagne électorale du parti, deux jours avant la tentative de putsch, tandis que se saluaient des militants d’un retentissant «komera!» (sois fort).

En 2003, le CNDD-FDD signe un cessez-le-feu, rejoint le processus de paix en cours, se transforme en parti politique. Puis accède au pouvoir en 2005. Lorsque «Petero» Nkurunziza est devenu président, plusieurs Burundi vont devoir apprendre à vivre ensemble. Les militaires, à la surprise générale, ont fusionné plus vite que prévu, grâce en particulier à Godefroid Niyombare, devenu dix ans plus tard chef des putschistes, aujour­d’hui en fuite.

Pendant dix ans, le nouveau président développe son style, assez personnel. Il entraîne ses ministres dans des randonnées à vélo dans les collines; décide de planter des avocatiers dans tout le Burundi. Il possède son propre club de football (le Alléluia club), avec lequel il joue tous les jours. Pour alimenter l’équipe, il a fondé une école de football. Il est aussi le pasteur d’une église évangélique. Des prophéties avancent qu’il a été choisi par Dieu pour diriger le pays… Pour accompagner les prêches dans son église, il a bien entendu sa propre chorale.

Mais parallèlement, un système de parti bis a été mis en place. Ce sont les Imbonerakure. Certains ont été qualifiés de «miliciens» par les Nations unies, qui ont aussi dénoncé leur armement secret. D’autres sont dans les rouages du pouvoir. L’ex-chef rebelle, l’orphelin de 1972, est-il parvenu à se transformer en homme d’Etat, ou revient-il aux méthodes musclées qui mènent toujours le pays vers la catastrophe? C’est à présent une question vitale. Victor Burikukiye, le vice-président du CNDD-FDD, déclarait récemment: «Celui qui empêchera Pierre Nkurunziza de se faire élire sera considéré comme celui qui a tué Melchior Ndadaye après trois mois de règne.» Voilà qui sonne comme une menace.

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