On se réjouissait, il y a encore peu, d'un semblant de normalisation en Irak, ou au moins d'une diminution des violences. Elles semblent désormais redoubler. Attaques et attentats-suicides sont perpétrés au quotidien. Trois civils ont encore été tués vendredi, lors d'une explosion devant une mosquée de la capitale. Un parlementaire chiite a été assassiné début octobre.

Le Pentagone a commencé à consulter le Congrès au sujet d'un accord avec Bagdad, concernant notamment le retrait des troupes américaines. Ces négociations doivent donner un cadre juridique à la présence américaine en Irak après le 31 décembre, date à laquelle expire le mandat confié par le Conseil de sécurité des Nations unies. Selon Pierre-Jean Luizard, directeur de recherche au Centre national de la recherche scientifique, à Paris, l'accalmie ne pouvait durer.

Le Temps: Comment expliquez-vous cette augmentation des violences?

Pierre-Jean Luizard: Il y a eu une baisse concrète des violences depuis le mois de juillet. Cela a permis d'épargner des centaines de vies, notamment à Bagdad et dans la province d'Al-Anbar, mais la situation restait loin de la normale. Tout est très relatif dans un pays comme l'Irak: en 2006-2007, il y avait plus de 50morts chaque jour. Cette accalmie ne pouvait qu'être provisoire. Aucun des problèmes fondamentaux n'a été résolu et le calme a été obtenu par une stratégie américaine hypothéquant toute solution politique à long terme. Les Américains ont divisé la société clan par clan, quartier par quartier. Ils ont donné le pouvoir local même à ceux qui les combattaient, à condition qu'ils ne débordent pas de leur territoire. Ils ont payé cette quiétude à coups de millions de dollars. Les sunnites, notamment, ont reçu des sommes considérables. Les miliciens sont deux fois mieux payés que les enseignants à l'université de Bagdad. Une telle situation ne peut durer.

- L'implosion est proche?

- Les Etats-Unis, déjà endettés, sont partis dans une fuite en avant en payant les milices plus cher qu'Al-Qaida. Le coût de cette guerre n'est d'ailleurs pas étranger à la crise financière actuelle. Le problème est qu'il leur faudrait maintenant rémunérer les 25 millions d'Irakiens, car payer un groupe en mécontente forcément un autre. La loi qui prévaut en Irak est celle des revanches tribales et du prix du sang. Le fait de clientéliser les différents clans divise profondément la société, au-delà de la dimension ethnique ou confessionnelle. Les 80% de miliciens sunnites qui ne seront pas intégrés aux forces de sécurité nationale, seront également à surveiller de près ces prochaines semaines. Ils représentent 70000 à 80000 combattants armés par les Américains, et bien armés! Ils ont conservé certains liens avec Al-Qaida, qui joue aussi sur les divisions tribales pour empêcher les institutions de se stabiliser. Cela confère à la nébuleuse un important vivier et peu importe que la lutte se fasse au nom de l'islam ou de la défense d'une tribu.

- L'assassinat récent d'un parlementaire chiite s'inscrit-il dans ces règlements de comptes?

- Les sadristes (ndlr: partisans de Moqtada al-Sadr), dont il faisait partie, ont aussitôt accusé les Américains. Je pense que cela s'inscrit plutôt dans le contexte actuel de lutte pour le pouvoir entre les sadristes et les chiites du gouvernement. Alors qu'il s'agit de renégocier un accord avec Washington, une course de vitesse s'est engagée entre le premier ministre Al-Maliki et les sadristes pour apparaître comme les défenseurs de la souveraineté irakienne.

- Pensez-vous que cet accord sera rapidement conclu?

- Ces négociations s'inscrivent dans un contexte particulier puisqu'on approche d'échéances électorales en Irak et aux Etats-Unis. Les deux candidats américains ont des visions totalement opposées, Barack Obama étant pour un retrait rapide des troupes. Tout le monde, aux Etats-Unis, a intérêt à voir signer rapidement cet accord. Bush avant la fin de son mandat, McCain et Obama avant une potentielle élection. S'il était élu, Obama se retrouverait à la tête d'un pays impliqué dans une guerre qu'il considère comme une erreur depuis le départ. En Irak, la majorité de la classe politique est hostile à la conclusion d'un nouveau contrat. Il me semble difficile que ces négociations aboutissent. Les parties butent toujours sur la date du retrait et l'immunité des GI. C'est un cauchemar pour les Américains, qui risquent de se retrouver avec le statut de force d'occupation au 31 décembre. Ils devront alors retourner aux Nations unies pour obtenir un sursis, mais ils savent que les Russes les attendent au tournant. Je crains que l'Irak ne soit condamné pour longtemps à rester une zone d'instabilité.