Russie

La pilote ukrainienne Savchenko condamnée en Russie

Symbole du patriotisme ukrainien, Nadia Savchenko jugée pour le meurtre de deux journalistes durant le conflit du Donbass a écopé de 22 ans de prison. Elle pourrait être échangée contre des militaires russes capturés par Kiev

Sans surprise, la pilote d’hélicoptère ukrainienne Nadia Savchenko, 34 ans, a écopé mardi d’une peine de prison de 22 ans et d’une amende de 30 000 roubles (432 francs) au terme d’un procès controversé de six mois, qui s’est déroulé dans la petite ville russe de Donetsk, à la frontière de l’Ukraine. Accusée de complicité dans la mort de deux journalistes de la télévision russe, tués le 17 juin 2014 par un bombardement au mortier non loin de la ville de Lougansk, dans l’Est de l’Ukraine, Nadia Savchenko nie toute culpabilité, ne reconnaît pas l’autorité de ses juges russes, et a par conséquent décidé de ne pas faire appel du verdict.

«Tout est étrange: la procédure judiciaire, les circonstances autour de son arrestation, explique au Temps Viktor Mironenko, directeur des études ukrainiennes à l’Académie des sciences russes. Ce qui est certain, c’est qu’il s’agit d’un procès politique, une grossière mise-en-scène dont le but principal est de démontrer que les responsables du bain de sang tragique à l’Est de l’Ukraine ne sont ni les séparatistes [prorusses], ni l’armée russe, ni les services secrets russes, mais uniquement l’Ukraine et son armée.» Le conflit a coûté la vie à environ 9000 personnes depuis avril 2014, et son bilan continue de s’alourdir.

Engagée au moment des faits dans le bataillon paramilitaire «Aïdar» combattant les séparatistes prorusses, Nadia Savchenko aurait, selon la justice russe, guidé les tirs d’artilleurs qui ont coûté la vie aux deux journalistes russes, qui se trouvaient sur la ligne de front. La pilote reconnaît qu’elle était en mission de reconnaissance derrière les lignes ennemies, mais affirme n’avoir jamais rempli de fonction consistant à guider les tirs. Sa défense a présenté des éléments prouvant que Nadia Savchenko avait été capturée par des séparatistes prorusses plus d’une heure avant le bombardement qui a tué les deux journalistes, à 12 heures. Mais le tribunal de Donetsk a déclaré invalides tous les éléments et alibis de la défense.

Le point le plus bizarre de l’accusation concerne les circonstances de son arrivée en Russie. La justice considère qu’elle s’y est rendue de son plein gré, franchissant illégalement la frontière en uniforme militaire. Nadia Savchenko affirme au contraire que les séparatistes l’ont confié au FSB (sécurité d’Etat russe) qui l’ont emmené le 23 juin 2014 contre son gré en Russie, où elle est détenue depuis. Il paraît absurde que Nadia Savchenko se soit rendue d’elle-même en Russie, tandis que Moscou a intérêt à cette version masquant le caractère illégal de sa capture dans une juridiction étrangère.

Présentée par les médias pro-Kremlin comme une meurtrière et une hystérique, Nadia Savchenko est à l’inverse extrêmement populaire en Ukraine. Son attitude défiante envers la justice russe et ses multiples grèves de la faim ont encore accru sa notoriété. Le président ukrainien Petro Porochenko a promis dès juillet 2014 de mettre en œuvre tous les moyens nécessaires pour la libérer.

«La libération de Savchenko est très importante pour l’image de Petro Porochenko, analyse Viktor Sokolov, vice-président de l’Institut Gorshenin, à Kiev. Savchenko est devenue le symbole de la lutte du peuple ukrainien contre l’occupation russe et sa libération pourrait constituer une importante victoire ukrainienne sur le front diplomatique.» Dès l’annonce du verdict, le président ukrainien s’est dit prêt à échanger Nadia Savchenko contre deux officiers des services de renseignement russes capturés par Kiev dans le Donbass «une fois qu’ils auront été jugés».

Washington et Bruxelles ont critiqué la procédure judiciaire contre Nadia Savchenko et demandé à Moscou qu’elle soit échangée contre des prisonniers détenus par Kiev, comme c’est prévu dans le cadre des accords de Minsk, signés en février 2015. Hier encore, le Kremlin niait toute négociation sur un éventuel échange et protestait contre des pressions exercées contre la justice. La situation pourrait évoluer ce mercredi alors que le secrétaire d’Etat américain John Kerry rend visite, à Moscou, à son homologue russe Sergueï Lavrov et pourrait également obtenir une entrevue avec Vladimir Poutine.

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