Pilule amère de la «révolution bolivarienne»

Venezuela Après les aliments, la pénurie frappe les médicaments

Le contrôle des changes et le marché noir expliquent cette situation

C’est un message parmi tant d’autres sur Twitter, au Venezuela: «J’ai besoin d’ampoules d’Onicit pour ma chimio. Est-ce que quelqu’un peut m’en vendre ou me dire où en trouver?» La supplique, publiée cet été, vient du chanteur à succès Yordano, atteint d’un cancer. Aussi célèbre soit-il en Amérique latine, il souffre au même titre que ses compatriotes de la dernière maladie qui frappe la «révolution bolivarienne»: un manque cruel de médicaments.

Le pays, pourtant riche des premières réserves mondiales de pétrole, est frappé par une pénurie tournante qui affecte 60% des produits de santé à Caracas, et jusqu’à 70% dans le reste du pays, selon la Fédération pharmaceutique du Venezuela. «C’est un marché intermittent, a expliqué son président, Freddy Ceballos. Un médicament apparaît et un autre disparaît.» Partout, les familles des patients font le tour des pharmacies ou des réseaux sociaux pour débusquer un produit momentanément introuvable. C’est le cas de molécules pour soigner le cancer, comme dans le cas de Yordano, mais aussi de trithérapies pour le sida, de pastilles pour l’hypertension, d’insuline pour le diabète, des pilules contraceptives. «Il est triste de voir des gens se convulsionner dans la rue ou le métro» faute de remède, a dénoncé Beatriz Gonzalez, dirigeante de la Ligue contre l’épilepsie.

Les carences touchent aussi des médicaments de base, comme les anti-inflammatoires. Le paracétamol manque, alors qu’il est élémentaire pour contrer le chikungunya, qui commence à s’étendre sur le continent. Dans les hôpitaux, les éprouvettes jetables, la gaze ou les bistouris deviennent des denrées rares. Pour pallier les manques, «nous utilisons des techniques d’il y a quarante ans», a raconté un clinicien au quotidien El Universal. Les familles de patients en sont réduites à devoir chercher des compresses elles-mêmes.

Cette pénurie, qui s’ajoute à celle qui frappe déjà aliments et produits d’hygiène, est un nouveau raté préoccupant pour le «socialisme du XXIe siècle» que le pouvoir cherche à édifier depuis 1999. Un de ses principaux points forts était d’avoir multiplié à partir de 2003 les centres de santé gratuits dans les quartiers pauvres, avec des milliers de médecins cubains. Aujourd’hui, les dispensaires de la révolution souffrent tout autant que le réseau d’hôpitaux publics préexistants.

Les manques sont attribués au strict contrôle des changes instauré en 2003 par le défunt président Hugo Chavez, et perpétué par son successeur, Nicolas Maduro. Les dollars sont délivrés par l’Etat aux importateurs, incontournables dans le pays, qui dépend de son pétrole pour ses entrées de devises: près des deux tiers des médicaments et produits pharmaceutiques viennent de l’étranger. Mais les billets verts sont délivrés au compte-gouttes et les autorités accumulent les dettes – l’Etat devrait plus de 3 milliards de dollars au secteur. Fin septembre, Caracas a bien débloqué 739 millions de dollars pour des importations d’urgence. Mais «tant que les devises ne seront pas délivrées de façon planifiée, les problèmes d’approvisionnement continueront dans le pays», statue Freddy Ceballos.

S’y ajoute la «saignée» causée par la contrebande et le marché noir. Les médicaments génériques vénézuéliens subventionnés, notamment, sont revendus en masse dans les régions colombiennes limitrophes. Au Venezuela même, l’ONG Réseau national des droits humains a dénoncé en août l’existence d’un trafic d’antirétroviraux, nécessaires au traitement du sida: achetés et distribués par l’Etat, ils disparaissent ensuite grâce aux manœuvres de pharmaciens et de faux patients «sans scrupule».

En désespoir de cause, les Vénézuéliens ont inventé des applications pour mobile afin de savoir quelles pharmacies sont approvisionnées, et tous dépoussièrent les recettes de grand-mère: de l’infusion de persil pour l’hypertension, du blanc d’œuf pour les brûlures… Le chanteur Yordano, qui a réussi à trouver plusieurs ampoules pour compléter son cycle de chimiothérapie, continue de retransmettre sur son compte Twitter les demandes de médicaments d’autres particuliers. Mais il a finalement terminé son traitement en Colombie: les médicaments n’y manquent jamais, du moins pour celui qui possède des dollars.

En désespoir de cause, les Vénézuéliens dépoussièrent les recettes de grand-mère