La réponse est tranchante: «Jamais. Jamais je n'aurais autorisé ce qui était défendu par la loi.» Et en désignant le livre bleu qu'il a posé devant lui sur la table, la constitution chilienne de 1976, Augusto Pinochet explique qu'il n'a commis aucun crime contre l'humanité, et qu'il n'a jamais donné l'ordre de torturer qui que ce soit. Dans l'entretien paru hier dans le Sunday Telegraph, l'homme se montre sûr de lui, calme.

D'habitude, Augusto Pinochet se méfie des interviews. De toute sa vie, il n'en a accordé que deux à des journalistes anglophones. La deuxième, parue en septembre 1998 dans le New Yorker, lui a été fatale: le journaliste ayant laissé entendre que le général se trouvait à ce moment-là en visite privée à Londres, elle a permis au juge espagnol Baltasar Garzón de formuler sa demande d'extradition, et aux autorités britanniques d'émettre un mandat d'arrêt. Depuis, Pinochet avait gardé le silence. La semaine dernière, pourtant, il a accepté de parler: le journaliste anglais Dominic Lawson l'a rencontré dans le jardin de sa luxueuse villa de Wentworth, au sud-ouest de Londres. Là où le vieil homme est assigné à résidence depuis le 16 octobre dernier, entouré de barbelés et surveillé dans le moindre de ses mouvements par des détectives et des caméras.

«J'assume la responsabilité politique, non pénale»

Six personnes autour d'une table: le général lui-même, entouré de trois de ses assistants (dont un avocat); une interprète à sa gauche, le journaliste en face. A côté, debout, un garde du corps chilien. «Par-dessus tout, commence Pinochet, je suis un soldat. C'est ce que vous devez savoir. Un homme qui a vécu pendant soixante-cinq ans sous des principes militaires, avec les valeurs d'un homme militaire. Et puis j'ai été enlevé. Le mandat d'arrêt était illégal, et il n'y a pas eu de procès ici à ce sujet, aucune investigation. J'aurais dû être averti pour avoir le temps de partir.» Soit. Peu à peu, le journaliste dirige l'entretien vers la question centrale: si ce n'est pas lui, Pinochet, qui a ordonné les répressions les plus sanglantes entre 1973 et 1975, alors qui? Et le général n'avait-il pas la responsabilité de tout ce qui se passait dans son pays? «J'assume la responsabilité politique, non pénale, répond Pinochet. Sinon, nous serions tous coupables. Même Bill Clinton serait responsable de certaines choses qui se sont produites au Kosovo.»

Et son procès, pour finir, le considère-t-il comme politique ou comme pénal? «Bonne question, répond le général avec un sourire. C'est difficile à dire: si je dis politique, les autorités disent non, c'est une question judiciaire. Si j'affirme le contraire, eux aussi disent le contraire.»

Durant tout l'entretien, rien n'ébranle l'ancien dictateur. Relax, aucune question ne le met mal à l'aise. Il n'y en a qu'une qui le fâche, tard, au moment des adieux, lorsqu'il se lève pour aller rejoindre ses petits-enfants, arrivés à l'instant. «Vous insistez sur le fait que vous êtes un militaire. Pourtant, vous avez répondu à toutes mes questions avec une habileté toute politique», lui dit le journaliste. Et Pinochet de le fixer de ses yeux, et de dire: «Je suis le général de la République du Chili. J'ai toujours détesté les politiciens.»