Europe centrale

Piotr Szczesny, mort pour réveiller la Pologne

Un Polonais de 54 ans s’est immolé par le feu en octobre dernier au cœur de Varsovie, afin de protester contre l’évolution conservatrice du pays sous le règne du parti Droit et justice. Son geste rappelle celui d’anciens dissidents de l’époque soviétique

C’est le «tombeau» symbolique d’un simple citoyen, un inconnu aux cheveux courts, au regard clair. Au cœur de Varsovie, devant le Palais de la culture, les bougies restent allumées en signe d’hommage. Des passants se recueillent devant cet autel improvisé, avec ses fleurs, ses pierres ornées de croix ou de cœurs. Des graffitis «RIP Piotr S.» sont inscrits sur le mur à côté de sa photographie. Autour du portrait, ces mots: «Moi, l’homme gris, ordinaire, j’aime la liberté.»

Piotr Szczesny avait 54 ans. Il s’est immolé par le feu ici même le 19 octobre 2017, dans un geste politique assumé, laissant au pays un acte d’accusation en quinze points qui débutait ainsi: «Je proteste parce que le pouvoir limite les libertés civiques. Je proteste parce que les gouvernants enfreignent les principes de la démocratie. Je proteste en particulier contre la destruction (en pratique) du Tribunal constitutionnel et la destruction du système de tribunaux indépendants.» Dans la Pologne de Jaroslaw Kaczynski, le tout-puissant président du parti Droit et justice (PiS) au pouvoir depuis 2015, on peut mourir pour l’indépendance de la justice.

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Un homme «gris»

Cet homme «gris, ordinaire» était né en 1963 dans l’est du pays. Après des études de chimie à Cracovie, il s’y installe pour travailler dans la formation professionnelle. Avec son épouse, pharmacienne, ils ont eu deux enfants: Zofia, 28 ans, artiste, professeure à l’Académie des arts de Cracovie, et Krzysztof, 24 ans, ingénieur en informatique. La famille habite à Niepolomice, une petite ville résidentielle située à 20 kilomètres de Cracovie. Amateur de poésie, Piotr Szczesny aime envoyer à ses amis des billets humoristiques pour la nouvelle année, mais au fond il n’a guère le cœur à rire. Miné par une profonde dépression, il souffre devant l’évolution récente du pays. Sans pour autant participer aux manifestations contre le gouvernement – «il n’aimait pas la foule», assurent ses enfants –, il est ulcéré par le pouvoir ultra-nationaliste et conservateur.

Ce matin d’octobre, un vendredi, Piotr quitte sa maison en affirmant qu’une «réunion» l’attend à Varsovie, à 300 kilomètres de là. Arrivé dans la capitale, il se dirige seul vers le Palais de la culture, cette tour symbole de l’ère communiste, cadeau du grand frère soviétique. Vers 15 heures, il envoie des messages téléphoniques à ses enfants. Il prévient son fils qu’il ne sera pas joignable parce que la réunion s’éternise et que la batterie de son portable est à plat. A sa fille – qui ne vit plus chez eux –, il demande d’accompagner sa mère à la maison. Troublés par ces messages inhabituels, l’un et l’autre s’inquiètent.

Il crie: «Je proteste!»

Vers 16 heures, Piotr s’arrête non loin de l’entrée du Palais de la culture, sur un promontoire de quelques marches. De son gros sac noir, il sort un haut-parleur, un porte-voix, un bidon d’essence, une liasse de feuilles. Il commence par diffuser une chanson des années 1980 – la grande époque du syndicat Solidarnosc – intitulée «J’aime la liberté». Puis il s’empare de son porte-voix pour crier «Je proteste!», attrape le bidon, s’asperge d’essence et allume son briquet. Alors qu’il se transforme en torche humaine sous les yeux des passants, le gardien d’un parking voisin se précipite avec un extincteur. Les secours, aussitôt alertés, le transfèrent, grièvement blessé, à l’hôpital. Sur le tract retrouvé sur place, il avait demandé qu’on ne vienne pas à son secours.

Rentré dans la maison familiale de Niepolomice, son fils découvre, sur le bureau paternel, plusieurs lettres adressées à chacun de ses proches, ainsi qu’un message destiné à être rendu public. Comprenant soudain les raisons du déplacement à Varsovie, il appelle la police. Au commissariat, personne ne semble au courant du drame. Krzysztof consulte alors lui-même Internet, et découvre ce qui vient de se passer dans la capitale. Son père y mourra dix jours plus tard, sans avoir repris connaissance.

Il n'avait rien laissé paraître

L’homme «gris, ordinaire» n’avait rien laissé paraître, ni à sa famille ni à ses amis. «Mon père était très analytique, explique Krzysztof. Selon lui, il fallait toujours réfléchir avant d’agir, ne pas faire ce qu’on risquait de regretter. Il avait bien préparé son geste.» En examinant son ordinateur, Krzysztof a découvert qu’il avait travaillé une centaine d’heures, ces six derniers mois, sur le tract et les lettres. Son objectif? Réveiller les Polonais en leur lançant: «Pourquoi une forme de protestation si radicale? Parce que la situation est dramatique. Il ne s’agit pas de dire que le gouvernement fait des erreurs (tous les gouvernements en font), mais que ce gouvernement bouleverse les bases mêmes de notre indépendance et du fonctionnement de notre société. Mais la majorité de la population est assoupie, ne fait pas attention à ce qui se passe, et je pense qu’il faut les tirer de ce sommeil.»

Ces textes soigneusement rédigés, où chaque mot paraît avoir été pesé, composent une charge cinglante contre le PiS, ses méthodes, son usage du pouvoir, mais aussi ses attaques contre l’environnement, les droits des réfugiés et des minorités, ou encore son «langage de haine, de xénophobie». Pour Piotr Szczesny, les coupables sont connus: «Je voudrais que le président du PiS et toute la nomenklatura du parti comprennent qu’ils sont responsables de ma mort et qu’ils ont mon sang sur leurs mains.» Le terme «nomenklatura», typique de l’époque communiste, a été choisi à dessein.

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De la génération qui s’est battue pour la liberté du temps de Solidarnosc

Piotr était de la génération qui s’est battue pour la liberté du temps de Solidarnosc. «Il appartenait au syndicat des étudiants indépendants», rappelle son fils. D’où sa colère contre le PiS, accusé de «traîner dans la boue des personnalités reconnues» et de «dévaloriser leur héritage», écrit-il en invoquant le cas du leader historique de Solidarnosc, Lech Walesa. Une partie du PiS s’évertue à présenter ce dernier comme un agent communiste. Sans être membre d’un parti, Piotr Szczesny se disait fier de voter à chaque élection depuis 1989, dans un pays où l’abstention est forte. «Après les années de communisme, il considérait que c’était important pour les gens de construire eux-mêmes leur avenir», poursuit Krzysztof.

Son ami Jacek Krolikowski, né lui aussi en 1963, l’a connu durant cette période-là. «Piotr avait créé une entreprise de formation, mais ce n’était pas un homme d’affaires typique», se souvient-il. Son but, avec l’aide d’ONG américaines ou européennes, était de recréer, au niveau local, un tissu politique pour que les gens se prennent en charge dans cette Pologne à réinventer. Il animait des groupes réunissant des maires, des conseillers, des membres de la société civile. «Plusieurs années après, nous avons à nouveau travaillé ensemble, précise Jacek Krolikowski. Bien qu’étant affecté par sa dépression, il s’organisait pour que le boulot soit fait.»

Et puis, le pays a changé, il s’est enrichi, perdant au passage certaines valeurs de solidarité auxquelles Piotr était si attaché. Lui, l’homme qui aimait construire des consensus, une façon de vivre ensemble, a vu la société osciller entre l’individualisme prôné par les libéraux et la remise en cause des progrès de la transition, véhiculée par le PiS, avec «la volonté de division de la société, le renforcement et l’approfondissement des clivages».

Des slogans sur les murs de la ville

«Empathique, il essayait de comprendre les autres», souligne son ami Jacek. Y compris les sympathisants du PiS. Son propre frère, lui-même électeur de ce parti, lui a rendu hommage dans les médias, alors que les cadres du PiS ont minimisé la portée de son acte ou tenté de le décrédibiliser. Ainsi, le ministre de l’Intérieur, Mariusz Blaszczak, l’a présenté comme une «victime de la propagande de l’opposition totale». Quant aux médias pro-gouvernementaux, ils ont surtout évoqué sa dépression. Autant d’arguments qu’il avait contrés par avance dans une lettre: «Le PiS va tenter de minimiser mon acte de protestation et va tenter de me discréditer, écrivait-il avant d’aborder sa dépression. Je vois la réalité plus en noir que la plupart des gens «normaux». Dans cette situation, c’est une bonne chose, car cela me permet d’apercevoir des signaux très inquiétants plus tôt que les autres et de réagir de manière plus forte.»

Dans les jours qui l’ont suivie, l’immolation a suscité une forme de gêne dans les médias nationaux. L’opposition a hésité à en parler pour ne pas en faire un exemple. La famille, elle, a fait front et a défendu la dimension politique du drame. «Quand nous avons vu les mensonges et les demi-vérités qui circulaient, nous avons commencé à parler aux médias», précise Zofia. «C’est douloureux d’entendre dire qu’il était manipulé», renchérit son frère. Pour les funérailles, leur mère a fait appel au père Adam Boniecki, 83 ans, une figure de l’Eglise polonaise, jugé trop libéral par l’épiscopat et interdit de parole publique entre 2011 et juillet 2017. Le prêtre n’a pas hésité à saluer la mémoire d’un homme qui, selon lui, «a changé son existence en un cri, en un feu», un homme capable de voir «mieux que les autres» le monde «en train de se déliter». Peu après cette messe, il était de nouveau réduit au silence par l’Eglise pour avoir fait l’éloge d’un suicidé.

«Le feu détruit, mais il illumine aussi. Comme la colère.»

«Pour ma part, je ne dis pas qu’il s’est suicidé, insiste Zofia. Ce n’était pas un geste égoïste, mais une protestation. Des gens le considèrent comme un héros. Ils nous offrent des médailles. Nous avons reçu celle d’un ancien soldat de la bataille de Monte Cassino [en 1944, au centre de l’Italie].» La jeune femme, toujours à la recherche d’explications, cite volontiers La Petite Apocalypse, un roman de Tadeusz Konwicki paru en 1979, que son père a lu: l’histoire d’un dissident qui s’immole devant le siège du Parti communiste polonais, non loin du Palais de la culture… Zofia discute également avec un ami ayant effectué des recherches sur l’immolation de l’étudiant tchèque Jan Palach, en 1969, après l’entrée des chars russes à Prague. La cinéaste polonaise Agnieszka Holland, auteure d’une série sur ce même Palach, a consacré un article, sur le site Oko, au destin de Piotr Szczesny: «Le feu détruit, mais il illumine aussi. Comme la colère», écrit-elle.

Trois mois après, des slogans continuent à fleurir sur les murs de la ville, reprenant des phrases de Piotr Szczesny. Le 1er janvier, des bureaux d’élus du PiS, dans le nord du pays, ont été vandalisés, les intrus laissant derrière eux l’inscription: «Vous avez du sang sur les mains, vous êtes responsables de la mort de Piotr Szczesny.» Devant l’autel improvisé, près du Palais de la culture, où il se recueille, un inconnu fait une comparaison historique: «Ça me rappelle quand j’étais enfant, pendant le communisme. On me parlait d’un homme qui s’était immolé dans un stade de Varsovie.» C’était en 1968. Il s’appelait Ryszard Siwiec. Un comptable de 59 ans. Un autre citoyen «gris, ordinaire».

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