Le piratage de TV5Monde exacerbe la cyberguerre

France Une attaque sans précédent a frappé la chaîne francophone

Paris projette de renforcer la surveillance de masse

La célèbre chaîne francophone TV5Monde a sombré mercredi soir peu après 22 heures. Elle a subitement perdu le contrôle de son site internet et de ses différents relais sur Facebook, Twitter et YouTube, qui se sont mis à diffuser de la propagande en faveur de l’Etat islamique. Puis ses 11 canaux de télévision se sont obscurcis pour ne plus présenter que des écrans noirs. Ses équipes techniques, secourues par les experts de l’Agence nationale de la sécurité des systèmes d’informations (Anssi), ont dû lutter pied à pied durant toute la nuit et le jour suivant pour en reprendre peu à peu possession.

Le coup est rude. Les pirates n’ont pas seulement démontré en cette occasion leur pouvoir de nuisance. Ils ont transformé pendant un long moment la vitrine télévisuelle de la francophonie en un porte-voix de la violence djihadiste. En appelant les militaires français déployés en Irak à baisser les armes et, pour mieux les convaincre, en exhibant en guise de menace des pièces d’identité ou des CV censés appartenir à leurs proches. «Soldats de France, tenez-vous à l’écart de l’Etat islamique! conseillait leur message signé #CyberCaliphate. Vous avez la chance de sauver vos familles, profitez-en!»

«Pirater les comptes Facebook et Twitter d’une entreprise comme TV5Monde ne constitue pas en soi un exploit, commente Jean-Marc Manach, journaliste français spécialisé dans la cybersécurité. Cela arrive fréquemment. En revanche, le sabotage du système informatique de la chaîne, une opération qui a provoqué l’interruption des programmes à l’antenne, suppose des compétences techniques sensiblement supérieures.»

Il n’y a pas là de quoi étonner des professionnels. Ancien commissaire à la DST, la sécurité intérieure française, Daniel Martin réfute l’image répandue de djihadistes peu éduqués. Il se souvient avoir eu affaire dans les années 1990, alors qu’il combattait le Groupe islamique armé (GIA, algérien), à «des ingénieurs informaticiens de haut niveau, capables de monter des opérations sophistiquées». Il ne faut donc pas s’étonner, assure-t-il, «vu les moyens que possède désormais l’Etat islamique, qu’il puisse se payer les meilleurs spécialistes».

Les liens entre ces pirates et le commandement central de l’Etat islamique sont difficiles à déterminer. En retenant l’hypothèse qu’ils existent, et que l’attaque n’a pas été conduite par des hackers «déguisés» en djihadistes, ils peuvent être relativement lâches. L’organisation combattante a diffusé peu avant l’événement une vidéo qui glorifiait les «chevaliers des médias» et leur demandait d’intensifier le cyberdjihad. Mais il n’y a pas eu forcément un ordre précis venu d’en haut. L’attaque de TV5Monde peut aussi s’expliquer par une simple relation de connivence et une volonté commune de frapper l’Occident sur tous les fronts.

Les autorités françaises ont réagi vivement au piratage. Le ministre de l’Intérieur, Bernard Cazeneuve, s’est rendu dans les locaux de TV5Monde en compagnie de ses collègues Laurent Fabius et Fleur Pellerin, respectivement chargés des portefeuilles des Affaires étrangères et de la Culture. Il s’est déclaré «déterminé» à combattre des «terroristes déterminés», avant de promettre la création de 500 postes dédiés à la lutte contre le cyberdjihadisme.

Le gouvernement est à cran. Alors que les attentats de Paris sont encore dans toutes les mémoires, un rapport du Sénat daté du début de ce mois a souligné une fois de plus l’attrait «inédit» de l’Etat islamique dans l’Hexagone. «A la date du 9 mars 2015, relate le document, les services de renseignement avaient recensé un total de 1432 ressortissants français partis vers les zones de combat syro-irakiennes.»

Jean-Marc Manach refuse cependant de s’emballer. «Cette cyberattaque n’a causé ni mort ni dégât, constate-t-il. Elle a eu pour seules conséquences des messages bloqués et des écrans noirs. Le déplacement de trois ministres me paraît dès lors résulter d’une volonté de dramatiser l’événement. Et je ne peux m’empêcher de la lier au projet du gouvernement de légaliser bientôt des mesures de surveillance de masse.»

«Soldats de France, tenez-vous à l’écart de l’Etat islamique! Vous avez la chance de sauver vos familles!»