Les trois pirates de l'air tchétchènes ne sont pas parvenus à leur fin. Le Tupolev-156 de la compagnie russe Vnoukovo Airlines, qu'ils avaient détourné jeudi sur la ville saoudienne de Médine et qu'ils comptaient apparemment conduire en Afghanistan, a été pris d'assaut vendredi par les forces spéciales du royaume sans qu'aucune de leurs revendications ait été satisfaite. Bilan humain de l'opération: trois morts (un terroriste, une hôtesse de l'air et un passager turc) et cinq blessés (dont un steward, poignardé en pleine poitrine pour avoir tenté de s'interposer).

L'appareil, qui assurait le vol Istanbul-Moscou, avait été détourné peu après son décollage avec à son bord 176 passagers et membres d'équipage. Les pirates de l'air en avaient pris le contrôle après une courte lutte, au cours de laquelle le Tupolev a effectué une descente brutale de 400 mètres. Empêchés de mettre la main sur le poste de pilotage, où le pilote avait réussi à se barricader, ils étaient néanmoins parvenus à gagner l'Arabie saoudite en menaçant de faire exploser l'avion à l'aide d'une bombe qu'ils assuraient tenir sur eux. Dans la soirée, les trois hommes avaient consenti à libérer une cinquantaine de personnes.

L'assaut des forces saoudiennes, vendredi, a été décidé «en accord avec les autorités russes», selon un porte-parole du Ministère saoudien de l'intérieur à Riyad. «Des membres des forces spéciales se sont déguisés en agents d'entretien et en techniciens aéronautiques pour s'approcher sans éveiller les soupçons, a indiqué un responsable à l'aéroport de Médine. Certains d'entre eux ont pu même monter à bord sous prétexte de ravitailler l'avion en carburant, comme l'exigeaient les pirates, pour permettre à des soldats déguisés de s'approcher sans crainte de la carlingue.» La télévision du royaume a montré des images de dizaines de membres du commando pénétrant dans l'appareil, à l'aide d'échelles, par les hublots et les portes de secours.

Des sources concordantes ont identifié deux des trois pirates de l'air: il s'agirait de Soupiane Arsaïev, frère d'un célèbre chef de guerre du nom d'Aslanbek Arsaïev (un «homme d'honneur» à la bravoure incontestée avec plusieurs blessures à son actif), et de son fils ou de son neveu, Ierishkan Arsaïev. En revanche, la personnalité du dernier membre du commando est controversée. Tandis qu'une source tchétchène en Jordanie assure qu'il s'agit d'Aslanbek Arsaïev lui-même, le Kremlin parle d'un inconnu appelé Mogamed Rizaïev ou Magomerzaïev.

Un représentant de la présidence tchétchène, Maïarbek Vatchagaïev, a affirmé vendredi sur la radio Echo de Moscou que la direction indépendantiste n'avait «aucun rapport avec le détournement». Il n'en a pas moins relayé trois revendications émanant selon lui des pirates de l'air: que des journalistes montent à bord pour regarder une cassette vidéo (sur laquelle figuraient des images de «meurtres à grande échelle de civils en Tchétchénie»), que des négociations soient entamées avec les autorités tchétchènes et que les troupes russes se retirent du champ de bataille.

Les indépendantistes tchétchènes avaient commis dans les années 90 plusieurs actes de piraterie, du détournement d'avion de novembre 1991 mené par Chamil Bassaïev, leur plus célèbre commandant, à celui d'un bateau en mer Noire par un commando de neuf personnes en 1996. Le geste des Arsaïev serait cependant la première affaire du genre depuis l'éclatement de la seconde guerre de Tchétchénie. Un militant jordanien proche des séparatistes a estimé pour sa part que l'opération pourrait marquer le début d'une campagne destinée à attirer l'attention sur la répression russe dans la petite république caucasienne.

Délicate position de la Turquie

C'est que la guerre continue en Tchétchénie. Le FSB (ex-KGB) a pris en janvier dernier la direction des opérations, une évolution censée coïncider avec un certain désengagement de l'armée russe dix-huit mois après le début d'un conflit où Moscou reconnaît avoir perdu plus de 2800 hommes. Mais les principaux chefs rebelles, comme Chamil Bassaïev et Khattab, continuent à guerroyer et les indépendantistes harcèlent quotidiennement leur adversaire jusque dans la capitale de la république indépendantiste, Grozny, où des combats ont lieu toutes les nuits. «Dès la tombée du jour, pas un soldat russe n'ose mettre le nez dehors», raconte un habitant de l'agglomération dévastée. Pire encore: deux soldats russes ont récemment été abattus en plein jour entre le commandement militaire de la ville et celui des forces du Ministère de l'intérieur, deux bâtiments situés à 200 mètres l'un de l'autre.

L'affaire place la Turquie dans une position délicate. Le président de la commission internationale de la Douma (chambre basse du parlement russe), Dimitri Rogozine, a accusé vendredi certains de ses fonctionnaires d'avoir sciemment facilité l'acte de piraterie. Le détournement «n'est pas intervenu sans une participation de l'échelon moyen de l'administration», a-t-il affirmé. De fait, malgré la politique de non-ingérence suivie officiellement par Ankara, la cause des Tchétchènes fait l'objet d'une sympathie générale dans le pays. Selon une source à Istanbul, Aslanbek Arsaïev y aurait lui-même séjourné en 1998 pour y recevoir des soins médicaux.