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Le pire accident de l’industrie textile

Une survivante de l’immeuble effondré à Dacca a été extraite des ruines après avoir passé dix-sept jours dans les gravats. Le gouvernement de Dacca a été trop complaisant avec les patrons du textile. Il promet d’engager 200 inspecteurs supplémentaires

Une survivante a été miraculeusement retrouvée vendredi dans les ruines du Rana Plaza, cet immeuble abritant plusieurs ateliers textiles qui s’est effondré le 24 avril dernier. Une goutte de vie dans un océan de mort: 1041 corps ont déjà été ressortis des décombres, et il en reste visiblement encore un certain nombre qui doivent encore être dégagés.

Il s’agit d’ores et déjà du pire accident de l’histoire de l’industrie textile mondiale, et il n’est guère étonnant qu’il se soit produit au Bangladesh. Dans ce pays, en effet, être ouvrier textile est un métier à risque: jeudi encore, un incendie dans un autre atelier a fait une dizaine de morts. Depuis 2006, plus de 1700 ouvriers textiles ont péri dans des incendies dans ce pays.

Et cette catastrophe n’est pas le fruit de malheureux hasards: l’architecte qui a conçu le bâtiment a indiqué qu’il devait abriter un centre commercial et des bureaux, et non des ateliers textiles. Et plusieurs étages ont été ajoutés a posteriori au bâtiment. L’enquête en cours a conclu que ce sont les vibrations de gros générateurs, mis en marche lors d’une coupure d’électricité, qui ont provoqué l’effondrement de l’immeuble, déjà fissuré. Les ouvriers qui, ayant constaté les fentes la veille, refusaient de reprendre le travail, avaient été forcés de le faire.

Face à un désastre de cette ampleur, on pourrait s’attendre à ce que le pays concerné prenne des mesures énergiques, du type: plus jamais ça! «Mais le Bangladesh est un des Etats les plus pauvres au monde, et donc défaillant, déplore Dorothée Kellou de l’ONG française Peuples solidaires, membre de la Clean Clothes Campaign. Il est donc très difficile d’obtenir des changements de la part de ce gouvernement. Quand il met en place des mesures, il a toutes les difficultés à les faire appliquer. Voici plusieurs années que l’inspection des usines a été décidée, mais on ne compte que 18 inspecteurs pour plus de 100 000 usines!»

Il existe aussi une imbrication très malsaine du monde des affaires avec la politique: selon le Centre bangladais pour la solidarité des travailleurs, la moitié des députés possèdent des usines textiles. Et le propriétaire de l’immeuble effondré était un des pontes locaux du parti au pouvoir, l’Awami League.

«Lorsque les inspecteurs trouvent des manquements aux lois sur le travail, explique Brad Adams, directeur Asie chez Human Rights Watch, ils se contentent généralement d’infliger des amendes tournant autour de 13 dollars, alors que la loi prévoit des peines de prison pour ceux qui violent les règles de sécurité et de santé pour les travailleurs. En juin 2012, des responsables du Département d’inspection nous ont expliqué qu’ils avaient pour priorité de maintenir de bonnes relations avec les managers des usines, et ils les prévenaient donc à l’avance de leurs visites! Les gouvernements qui se sont succédé au Bangladesh ont toujours indiqué qu’ils se préoccupaient de la sécurité des travailleurs, mais ce sont surtout les propriétaires des ateliers qui sont écoutés par les hommes politiques.»

Les contre-pouvoirs sont par ailleurs très faibles: les syndicats peinent à exister, les quelques leaders syndicaux sont harcelés. Aucune des entreprises actives dans le Rana Plaza écroulé ne comptait de travailleurs syndiqués: s’ils l’avaient été, cela aurait pu leur sauver la vie. Un syndicat aurait pu exiger que le travail ne reprenne pas dans un bâtiment fissuré, alors que de jeunes travailleuses sous-payées (30 euros par mois), peu éduquées, exploitées (douze heures de travail par jour minimum) n’ont pas pu résister aux exigences des contremaîtres. «Cette tragédie montre que le droit d’organiser un syndicat au Bangladesh n’est pas seulement une façon d’obtenir de meilleurs salaires mais de sauver des vies», conclut Brad Adams.

La Commission européenne a réagi au drame avec une certaine fermeté. Le commissaire au Commerce, Karel De Gucht, a dénoncé en début de semaine une forme d’«esclavage moderne inacceptable»: «Il faut que, du côté du gouvernement du Bangladesh, ils changent quelque chose, et dans des délais très clairs et immédiats. Sinon, je suis prêt à lancer une enquête qui peut conduire à la suspension du Système généralisé de préférence. En tant qu’un des pays les moins développés, le Bangladesh bénéficie d’un statut qui lui permet d’exporter tous les produits, sauf les armes, sans limitation quantitative ni taxes vers le marché européen. Mais, dans la pratique, les travailleurs sont sous-payés et doivent travailler dans des conditions inacceptables.» Une position partagée par la responsable de la politique étrangère Catherine Ashton.

L’ambassadeur du Bangladesh à Bruxelles a expliqué quelles mesures son gouvernement comptait prendre. Parmi elles, l’engagement de 200 inspecteurs supplémentaires. Un début modeste, mais un début.

«On ne compte que 18 inspecteurs pour plus de 100 000 usines!»

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