Des centaines de milliers de personnes ont afflué vers la place Tahrir vendredi à la mi-journée et ils devraient sans doute dépasser le million en début de soirée. Ils sont là pour célébrer la victoire, la chute de Hosni Moubarak et maintenir la pression sur le pouvoir militaire qui assure désormais la transition. «Misr, Misr, Misr», «Egypte, Egypte, Egypte!» crie la foule en déployant des drapeaux géants qui forment au-dessus de la marée humaine d’immenses vagues.

Les Cairotes sont venus en famille communier dans un élan collectif comme pour se prouver qu’ils n’ont pas rêvé, une semaine après le départ du raïs. Sur les lampadaires, les toits, les arbres, les grappes humaines envahissent tous les espaces d’une place qui n’a jamais aussi bien porté son nom («Libération»). Au milieu des milliers de drapeaux égyptiens, quelques étendards tunisiens. «Vendredi dernier, nous avons vaincu la peur. Aujourd’hui, nous sommes là pour faire le carnaval», explique Wagdy, un jeune homme qui a pris part, durant 18 jours, aux manifestations ayant provoqué le départ du président égyptien.

Revendications omniprésentes

Dans la cohue, il y a ceux qui commémorent les martyrs de la révolution (plus de 360 morts) avec les images des défunts, ceux qui demandent la libération des prisonniers politiques, ceux qui brandissent au bout d’une perche un croissant musulman et une croix chrétienne. On fête tout en revendiquant. Des jeunes distribuent des feuilles volantes avec sept points. Le premier, le départ de Moubarak, est réalisé. Il en reste six: la dissolution du gouvernement remanié hérité de Moubarak pour un exécutif transitoire de technocrates; la libération immédiate des manifestants encore détenus; le jugement des hauts dignitaires du Ministère de l’intérieur et du Parti national démocrate qui était au pouvoir pour crimes contre les révolutionnaires; le démantèlement du directoire des investigations de la sécurité d’Etat; un calendrier pour la levée de l’état d’urgence; enfin, le droit de manifester.

Après, la prière de 13 heures, le célèbre théologien Youssef Al-Qardaoui a appelé les dirigeants du monde arabe à accompagner l’Histoire en marche en se mettant à l’écoute des jeunes. Des manifestants avaient prévu de se rendre auprès du siège de diverses ambassades arabes pour exprimer leur solidarité avec les multiples soulèvements populaires qui embrasent la région. Le cybermilitant Wael Ghonim, qui a été un des acteurs de la mobilisation du 25 janvier, a pour sa part été empêché par des agents de sécurité de s’exprimer, selon l’AFP. Plusieurs centaines de manifestants ont de leur côté tenu à témoigner leur affection à l’ancien président Moubarak à quelques kilomètres de la place Tahrir.

Militaires plus discrets

Dans les environs du musée égyptien, des banderoles géantes défilaient avec ce slogan: «De l’Egypte: Chers touristes, désolé pour cette interruption temporaire. L’Egypte a subi une réparation nécessaire. Vous êtes à nouveau le bienvenu». Ou encore: «Fini la révolution; bienvenue au monde». Alors qu’en début de matinée l’armée s’était retirée de la place pour filtrer les rues adjacentes, ses blindés ont presque disparu en milieu de journée. Dans l’après-midi, sur plusieurs scènes improvisées, des groupes folkloriques ont pris le relais. Sur l’une d’entre elles, des cheiks de la mosquée Al-Azhar, principal centre religieux du sunnisme, accompagnés d’un évêque copte se sont adressés à la foule. Les deux plus grandes vedettes égyptiennes, Mohamed Mounir et Amr Magdy, doivent se produire dans la nuit.