Comment mieux vendre l’image des Nations unies

Genève Les directeurs de l’ONU et du CERN dialoguent sur la Genève internationale

Michael Moller appelle à un journalisme plus constructif

Rédacteur en chef invité, le directeur du CERN Rolf Heuer interroge Michael Moller. Le Danois assure l’intérim à la tête des Nations unies à Genève et a entrepris de changer la perception de la Genève internationale.

Rolf Heuer: Comment définiriez-vous la Genève internationale?

Michael Moller: Elle dépasse les frontières genevoises et comprend aussi la France voisine ainsi que l’Arc lémanique. La Genève internationale est unique par la concentration d’acteurs: agences de l’ONU, ONG, centres académiques ou entreprises multinationales. C’est le centre opérationnel du système international. Ce lieu a un impact incomparable sur la vie de chacun sur la planète. Des millions de personnes sont vaccinées chaque année grâce aux organisations de santé basées à Genève. C’est grâce aux efforts de normalisation qui ont été entrepris ici que les panneaux de signalisation routière sont partout les mêmes. Les exemples sont multiples. Mais, jusqu’à présent, nous n’avons pas réussi à expliquer nos réalisations au grand public.

– Quand on évoque l’ONU, on pense avant tout à New York et pas à Genève. Comment y remédier?

– Quand il s’agit de l’ONU, les gens pensent souvent à ses manquements, et en particulier à ceux du Conseil de sécurité, comme en Syrie. Or la paix et la sécurité ne représentent qu’une partie de nos activités.

– Il faut donc changer la manière de présenter les choses?

– C’est au cœur de notre projet de changement de perception. Nous avons fait la liste de toutes nos activités et elles se résument en trois mots: la paix, les droits et le bien-être. A l’avenir, j’aimerais que le premier passant rencontré dans la rue soit en mesure de me donner un exemple concret de l’impact de la Genève internationale. Et faire le même exercice auprès de décideurs dans différentes capitales et qu’on ne me réponde pas simplement que Genève est une ville chère où il y a beaucoup de réunions.

Le Temps: Les Genevois, et dans une moindre mesure les Suisses, ne sont-ils pas déjà sensibilisés?

– Lors d’une réception avec les membres de la Fondation pour Genève (ndlr: qui œuvre au renforcement de la Genève internationale), j’ai découvert avec stupéfaction que la plupart n’avaient jamais mis les pieds au Palais des Nations. Les Suisses doivent réaliser que leur identité est intimement liée à l’image projetée par Genève: la neutralité, l’attachement à la paix, la sécurité des affaires. Ce n’est pas un hasard si, à l’étranger, Genève est très souvent prise pour la capitale helvétique.

R. H.: Il est aussi important de faire comprendre que chacune des institutions basées à Genève se renforce mutuellement.

– Nous sommes plus que la somme des organisations installées ici. Cette concentration améliore notre impact mais aussi notre efficacité. L’argument économique est important, car Genève n’est pas une ville bon marché et il faut pouvoir prouver tous les avantages de travailler ici. Je suis persuadé que le ­bénéfice d’avoir autant d’acteurs regroupés ici dépasse de loin les coûts.

– Depuis que vous êtes arrivé à Genève, il y a trente ans, avez-vous observé un changement d’attitude de la part des autorités et de la population par rapport à la Genève internationale?

– Auparavant, il était difficile de nouer des liens avec les locaux. Ils ne voyaient pas toujours l’intérêt de s’investir dans une relation avec des personnes appelées à partir du jour au lendemain. De la même manière, les autorités ne prêtaient pas vraiment attention aux besoins des internationaux, car ils n’ont pas le droit de vote. Mais, depuis, il y a eu une énorme internationalisation. Les citoyens d’aujourd’hui ont beaucoup plus voyagé et les interactions avec les internationaux sont beaucoup plus riches. Il est aussi de plus en plus évident aux yeux de tous que la Genève internationale représente un atout immense pour l’économie locale.

LT: A vous entendre, l’ONU a avant tout un problème marketing. Mais quand les institutions n’arrivent pas à faire face aux défis pour lesquels elles ont été créées, comme l’Organisation mondiale de la santé (OMS) débordée par l’épidémie d’Ebola après l’avoir minimisée, mieux expliquer les choses ne suffit pas.

– Ces dernières années, l’OMS a subi des coupes énormes dans son budget. Elle n’avait plus la masse critique suffisante dans ce domaine, parce qu’elle a été amputée. En réalité, cela montre la nécessité de notre projet de changement de perception. Si les Etats en avaient mieux compris les enjeux, ils n’auraient pas procédé à ces mesures drastiques.

– Selon vous, l’ONU est trop perçue comme au service des pays en guerre ou des moins développés. Comment l’expliquez-vous?

– Ce biais vient des médias. Sans généraliser, vous vous intéressez surtout aux événements sanglants et aux catastrophes. Nous voulons, au contraire, promouvoir des nouvelles constructives, ne pas seulement évoquer les problèmes mais aussi les solutions d’avenir.

– C’est le rôle des médias de moins prêter attention aux trains qui arrivent à l’heure qu’aux dysfonctionnements.

– Au Danemark, il existe un jour de l’année durant lequel on n’échange que des nouvelles positives. Comme le fait que désormais neuf enfants sur dix dans le monde vont à l’école, alors qu’on pourrait voir la chose dans l’autre sens. Ce type de journalisme répond à une vraie demande et est en plein essor.

R. H.: Quels sont les premiers résultats de votre projet de changement de perception?

– Plus de 40 organisations ont rejoint le projet, soit bien plus que je ne l’espérais. Le mois dernier, la couverture médiatique mondiale des activités de l’ONU à Genève a dépassé pour la première fois celle de New York. C’est un début encourageant. Mais le but sera atteint quand les Etats membres de l’ONU auront été convaincus que les activités menées depuis Genève font la différence et qu’il faut donc y mettre les moyens. De plus, tous nos efforts permettent déjà un décloisonnement au sein du système. A terme, j’espère que ce projet donnera aussi un nouveau sens au travail mené dans chaque agence en insistant sur nos buts communs.