Les dossiers et les piles de photocopies s’alignent devant les rosiers, entreposés sur la haie de thuyas coupés ras. Inutile, une imprimante gît par terre dans l’allée soignée qui mène au siège de la société Mazzetti. Entouré d’une dizaine de collaborateurs, Cesare Mazzetti, à la tête de la plus importante entreprise de production de vinaigre balsamique de la région de Modène, tente une séance de travail en plein air. «Il est impossible d’entrer dans les bâtiments, c’est interdit. Et c’est beaucoup trop dangereux, une nouvelle secousse peut se produire à tout moment», souligne l’entrepreneur.

Deux jours plus tôt, le deuxième séisme d’une magnitude de 5,8 sur l’échelle de Richter qui a frappé l’Emilie-Romagne, après une première secousse meurtrière le 20 mai, a pris naissance à trois kilomètres de là, près du village de Cavezzo, au nord de Modène. Comme celui des localités environnantes, le centre historique de ce bourg de 7300 habitants n’y a pas résisté. Quatre personnes y ont perdu la vie, sur un total de vingt-trois victimes suite aux tremblements de terre dans l’ensemble de la région. La zone industrielle proche du village a également été dévastée: des entrepôts et des hangars aux toitures effondrées et aux structures métalliques distordues s’alignent le long de la route qui la traverse.

En apparence, le siège de la société Mazzetti et son site de fabrication, qui s’étendent sur une surface de 20 000 mètres carrés, ont bien résisté. Les parois en béton préfabriqué sont toujours en place et les vitres sont intactes. «Mais les pompiers sont passés et nous ont dit que la structure avait été endommagée», précise Cesare Mazzetti. Seule trace évidente du sinistre, un amas de débris de verre sur le flanc du bâtiment. «Ce sont les bouteilles dans lesquelles le vinaigre est conditionné.» Entreposés sur des palettes, les stocks se sont en bonne partie brisés sous l’effet du tremblement de terre. A l’arrière de l’édifice, une rangée de cuves métalliques. «Heureusement, elles sont intactes», assure Cesare Mazzetti. Au total, 9 millions de litres de vinaigre balsamique sont conservés sur le site. Derrière une vitre du bâtiment, les rangées de fûts en bois dans lesquels vieillit le liquide semblent également en bon état. «Je ne vois pas de fuite, c’est bon signe», note l’entrepreneur.

Pour l’heure, Cesare Mazzetti n’a encore aucune idée précise des dégâts et des conséquences financières qu’aura le séisme sur son entreprise. «Pour l’ensemble de la branche, on s’attend à quelque 20 millions d’euros de pertes après les deux tremblements de terre, note l’homme, qui préside également le consortium régional des producteurs de vinaigre balsamique. En ce qui concerne mon entreprise, je n’en saurai pas plus tant que je ne pourrai pas accéder aux bâtiments. Tout dépendra de l’importance des travaux à faire pour remettre les choses en état.»

Une incertitude et une inquiétude partagées par l’ensemble des acteurs économiques de la région, littéralement paralysée depuis le tremblement de terre de mardi dernier. Car l’alerte sismique se poursuit, et les secousses d’intensité moindre qui continuent d’ébranler la région interdisent toute reprise normale des activités. «Notre économie s’est effondrée, un point c’est tout, déclare Maurizio Torreggiani, président de la Chambre de commerce de Modène. De Carpi à Mirandola, plus rien ne bouge. Nous nous étions remis au travail après le séisme du 20 mai, mais cette deuxième secousse nous a totalement immobilisés. C’est une catastrophe pour notre province, mais aussi pour l’Italie, car nous sommes l’un des moteurs du pays.»

De fait, la tragédie qui frappe l’Emilie-Romagne depuis dix jours aura de lourdes conséquences pour l’ensemble de la Péninsule. Les dégâts provoqués par les séismes sont estimés pour l’heure à quelque 2 milliards d’euros. Les destructions et l’interruption de l’activité dans cette région, qui abrite un tissu très dense de PME, et qui représente 1% du PIB national (16 milliards d’euros environ), porte un coup aux finances, au moral et au potentiel de croissance d’un pays déjà passablement mal en point. Entrée en récession à la fin de l’an dernier, soumise aux plans d’austérité du gouvernement Monti destinés à assainir des finances grevées par une dette de 1900 milliards d’euros (120% du PIB), l’Italie est déjà en proie à un profond malaise, économique, social et moral. A la multiplication des suicides d’entrepreneurs et de chômeurs, à la résurgence du spectre des années de plomb due aux attaques et aux menaces de nouvelles cellules terroristes, s’ajoute aujourd’hui le drame de l’Emilie-Romagne, de ses 14 000 personnes déplacées, de son économie à terre, et de ses joyaux architecturaux détruits.

Dans les villages situés au nord de Modène, plus rien ne fonctionne. Ecoles et entreprises sont fermées, les administrations communales tentent de poursuivre leurs activités dans des campements de fortune situés à distance respectable des bâtiments. Les zones les plus endommagées sont interdites d’accès et surveillées par la police et les pompiers en raison des risques d’écroulement des bâtiments. A l’extérieur des localités, la protection civile a dressé de vastes tentes pour accueillir les sans-abri. «Il est même devenu difficile de faire les courses pour acheter le strict nécessaire, car presque tout est fermé», explique Maria Grazia, 68 ans, qui vit sous tente dans son jardin depuis dix jours dans le village de San Felice sul Panaro. «Et on ne sait pas combien de temps cela va durer, alors on attend.»

Encore en plein dans la gestion de la catastrophe, Cesare Mazzetti ne fait pas davantage de plans pour l’avenir. Mais il sait au moins qu’il lui faut oublier tout projet de délocalisation. «Nous fabriquons un produit lié à ce terroir, protégé par des appellations régionales, nous ne pourrions pas aller très loin de toute façon.» Les producteurs de jambon de Parme, de Parmigiano-Reggiano ou de Grana Padano, les deux grands fromages de la région, sont confrontés à la même situation. Pour ces derniers, la situation se révèle particulièrement critique, car après la destruction de 800 000 meules de fromage durant les séismes, la reprise de l’activité est compromise par le simple fait que les étables sont endommagées et interdites d’accès, entravant jusqu’à la production normale de lait. Pour la fédération d’agriculteurs Coldiretti, le coût de la catastrophe se chiffre à 500 millions d’euros environ pour le secteur agroalimentaire.

Autre secteur phare de la région, l’industrie biomédicale, qui compte une centaine d’entreprises installées dans la province de Modène, déplore non seulement 800 millions d’euros de dégâts à la suite des séismes, mais a également subi un coup d’arrêt qui menace l’approvisionnement des hôpitaux du pays en matériel jetable et en équipements utilisés pour les dialyses.

Egalement malmenée, l’industrie mécanique annonce une facture de 150 millions d’euros pour l’ensemble du secteur à la suite des tremblements de terre. Installée à Maranello, au sud de Modène, la prestigieuse firme Ferrari ne déplore aucun dégât, mais a dû interrompre son activité, tout comme Lamborghini, Maserati et Ducati, également implantées dans la région.

Préférant la mécanique allemande aux bolides de fabrication locale, Alberto Mantovani, 75 ans, a installé son bureau provisoire dans son coupé Mercedes dernier cri. Garé devant le ruban rouge et blanc tiré par les autorités pour interdire l’accès à son entreprise, l’homme d’affaires observe avec effarement les importants dégâts causés aux bâtiments par les secousses. Située dans la zone industrielle de Mirandola, une ville de 24 000 habitants située à 30 kilomètres au nord de Modène, parmi les plus touchées par les séismes, la société Mantovanibenne, spécialisée dans le travail de l’acier et la fabrication de pinces de démolition pour excavatrices, offre un spectacle de désolation sur les 10 000 mètres carrés de surface qu’elle occupe. Vitres brisées et murs écroulés dans l’entrepôt de stockage. Du côté du bâtiment qui abrite la production, les gigantesques parois préfabriquées qui constituent la façade gisent à terre, dénudant toute une partie de l’édifice. La sirène anti-incendie hurle sans discontinuer depuis la secousse de mardi. «Je ne peux même pas m’approcher du bâtiment pour l’arrêter. Je n’ai aucune idée de l’étendue des dégâts. Nous avons des machines qui coûtent des millions et je ne sais pas dans quel état elles sont.»

S’il est impressionné par l’ampleur des ravages, Alberto Mantovani est encore plus irrité par le manque de réactivité des autorités. «Voilà ce que nous envoie la commune, dit-il, en affichant sur son smartphone une circulaire rappelant aux entrepreneurs qu’il leur est interdit d’accéder aux bâtiments et de reprendre toute activité. Nous nous sentons impuissants, ce dont nous avons besoin, c’est que l’Etat nous donne confiance en tirant un trait sur la bureaucratie et en nous envoyant au plus vite des experts pour nous dire au moins ce qu’il faut entreprendre pour accéder aux bâtiments. J’ai un client néerlandais qui m’a appelé pour me demander s’il pouvait compter sur la livraison d’une pince destinée à la démolition d’une centrale nucléaire en Allemagne. Pour l’heure, je ne sais pas quoi lui répondre.»

Pour Alberto Mantovani, qui emploie soixante salariés, tous condamnés à l’inactivité pour l’heure, «il faudra au moins dix ans à la région pour se remettre de cette catastrophe», pour autant que les autorités adoptent des mesures adéquates, en octroyant des financements avec des taux d’intérêts plancher aux entrepreneurs. «Sinon, cette province deviendra l’équivalent italien de la vallée de la Mort.»

A quelques kilomètres de là, dans le petit village de Rovereto sulla Secchia, Gloria Trevisani partage l’inquiétude et l’impatience d’Alberto Mantovani. «Je me suis inscrite sur une liste de la commune, et j’attends depuis mardi que quelqu’un vienne me dire si je peux accéder aux bâtiments de mon entreprise car j’ai de la marchandise à récupérer d’urgence.» Fondatrice de la société Crea-Si, qui réalise les créations de grandes maisons de mode telles que Versace, Armani ou encore Max Mara, Gloria Trevisani voit s’approcher avec angoisse les défilés de l’été qui présenteront les collections de l’an prochain. «Mes clients font preuve de compréhension, mais si tout est toujours bloqué dans une semaine, ils devront trouver une autre solution, sinon, ils se retrouveront à leur tour dans une situation problématique.» Une course contre la montre qui relègue au second plan l’angoisse vécue par la patronne de l’entreprise et ses quinze employés au moment de la secousse de mardi. «J’étais au téléphone dans mon bureau quand tout s’est mis à bouger. Nous sommes sortis en hâte et nous avons vu tomber à terre la façade du bâtiment.» Impatiente de reprendre le cours de ses affaires et de sa vie, comme la majorité des entrepreneurs de la région, Gloria Trevisani semble croire que le pire est derrière elle. Pourtant, vendredi soir, la terre continuait à trembler entre Modène et Ferrare.

«Notre économie s’est effondrée, un point c’est tout. De Carpi à Mirandola, plus rien ne bouge»

«Ce dont nous avons besoin, c’est que l’Etat nous donne confiance en tirant un trait sur la bureaucratie»