«Nous voulons que toute la population nous regarde et réalise que cela aurait pu arriver à n'importe qui, que personne n'est protégé dans ce pays.» Viatcheslav Zdanovski fait partie des 49 personnes – ex-otages ou parents de victimes – qui poursuivent en justice la municipalité de Moscou à la suite de l'irruption d'un commando tchétchène dans un théâtre de la capitale russe le 23 octobre dernier. Une tragédie qui s'était terminée par la mort de 129 otages, victimes des gaz employés par le FSB – services secrets – pour neutraliser les terroristes.

Les montants réclamés à la ville de Moscou vont de 450 000 à 1,5 million de dollars, pour un total dépassant les 50 millions: «Je veux poursuivre les autorités pour n'avoir pas su prévenir une telle attaque. Comment ont-elles pu laisser passer des dizaines de rebelles en armes se déplaçant à travers Moscou? Pourquoi l'Etat ne nous a-t-il pas protégés?» se demande Zdanovski qui s'était rendu au théâtre le soir fatal du 23 octobre avec sa femme Elena et ses deux fils. Si lui et ses garçons s'en sortiront indemnes, le corps d'Elena ne sera retrouvé que trois jours après l'assaut dans une morgue locale. Les victimes sont défendues par un avocat inconnu jusque-là, Igor Trounov, qui a proposé spontanément ses services en s'inspirant des méthodes américaines.

Hier, lors de l'examen par le Tribunal du district de Tverskoï des premières plaintes, Igor Trounov a tenté de récuser le tribunal: «Nous avons de bonnes raisons de douter de l'honnêteté de juges qui reçoivent 35% de leur salaire de la partie que nous attaquons, la ville de Moscou, qui leur paie également le téléphone et leur fournit leurs appartements.» La juge Marina Gorbatcheva a rejeté cette demande, déclarant ne voir «aucune raison» que l'affaire soit traitée par un autre tribunal, comme elle rejetait plus tard la demande de Trounov de faire témoigner les politiciens et les médecins qui avaient pu pénétrer dans la salle du théâtre.

Cassette vidéo

Mais toute l'attention était focalisée sur une cassette vidéo en possession d'Igor Trounov, tournée par les terroristes et qui montrait «la vie des otages, y compris lorsqu'ils devaient faire leurs besoins dans la fosse d'orchestre». Des fuites au FSB laissaient entendre que la cassette contenait également des scènes de viols d'otages par les terroristes. Hier, une des otages, Irina Kouminova, confirmait que le commando «filmait la salle et les déplacements des otages». Les Tchétchènes lui ont même prêté leur caméra et Irina en a profité pour filmer quelques petites interviews d'otages: «Ils parlaient de la situation en Tchétchénie et en appelaient à des négociations.» Selon l'avocat des plaignants, cette cassette devrait montrer «la réalité de la menace et des tourments subis par les otages». Mais hier pourtant, point de cassette, Igor Trounov estimant tout à coup «prématuré d'en parler».

Du côté de la mairie de Moscou, on considère que l'attaque terroriste visait le pouvoir fédéral et que c'est donc à lui d'en subir les conséquences et qu'enfin «si la ville devait payer de telles sommes cela produirait un renchérissement de la vie à Moscou et des coupes dans les budgets sociaux». «Ce n'est pas une défense, rétorque Igor Trounov, les otages n'ont pas été tués par les terroristes ni par le gaz mais par négligence médicale et en raison de la désorganisation qui régnait dans les hôpitaux. La mairie ne veut pas indemniser les victimes mais trouve de l'argent pour inscrire dans son budget une aide aux étudiants baltes et pour des projets de détournement des fleuves sibériens.»

Nina Zvereva, du Centre des technologies politiques, fait remarquer que le maire de Moscou, Iouri Loujkov, n'a «pas bronché lorsque Vladimir Poutine lui a demandé, le 28 décembre dernier, de participer financièrement à la reconstruction du bâtiment du gouvernement à Grozny» détruit par un attentat à la voiture piégée. Une manière de dire que, pour recevoir de l'argent de la mairie de Moscou, mieux vaut s'appeler Poutine que porter le nom anonyme d'une victime.