Le président américain Bill Clinton effectue mercredi une visite éclair de six heures en Colombie où il rencontrera son homologue Andrés Pastrana. Malgré sa brièveté, cette halte dans le port de Carthagène, l'une des principales places fortes du pays au bord de la mer des Caraïbes, témoigne d'un virement de la politique de Washington à l'égard de Bogota pour cette première visite d'un président américain en onze ans. Alors qu'il y a encore trois ans, l'ancien président du pays Ernesto Samper se voyait refuser un visa d'entrée aux Etats-Unis pour collusion notoire avec les narcotrafiquants, Andrés Pastrana, au contraire, vient de décrocher une aide massive de Washington pour financer son plan de lutte contre la drogue, le «plan Colombia» devisé à 7,5 milliards de dollars. Le Congrès américain a en effet approuvé récemment une enveloppe de 1,3 milliard de dollars (env. 2,2 milliards de francs) dont les deux tiers serviront à financer l'achat de 60 hélicoptères de transport de troupes et l'entraînement d'unités antinarcotiques par des spécialistes américains.

«Vietnamisation»

Passée quasiment dans l'indifférence générale, en raison de l'ignorance dans laquelle a été tenu le public, cette intervention suscite de plus en plus de critiques parce que jugée inadéquate pour démanteler les forces derrière la culture illégale de la coca en Colombie, sans compter qu'elle soutient une armée largement critiquée pour ses violations répétées des droits de l'homme. A gauche, on dénonce l'ineptie de l'attitude américaine dans sa lutte contre la drogue qui se borne depuis des années à réprimer trafiquants et consommateurs sans jamais s'attaquer de front à la réduction de la demande sur son propre sol. «Les politiciens américains ne gèrent pas honnêtement l'épidémie nationale de la drogue qui est en passe d'étouffer nos ressources médicales, sociales et judiciaires», écrit ainsi Jim Hoagland dans le Washington Post pour qui le début d'une solution passe par le financement d'appuis sociaux et médicaux aux toxicomanes et la fin de la pénalisation de la consommation.

Plus généralement, la polémique, bien que discrète, porte sur les risques inhérents de cette immixtion sur un théâtre de guerre civile. Et plusieurs éditorialistes de mettre en garde contre un «nouveau Vietnam» en prenant à leur compte la menace de «vietnamisation» lancée par les Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC, la guérilla marxiste qui contrôle près de 50% du pays). Car c'est bien tout le risque de l'opération Plan Colombie contre les trafiquants et les cultivateurs de coca qui bénéficient, contre participation aux bénéfices, de la protection des FARC, voire de celle des mouvements paramilitaires d'extrême droite depuis le démantèlement des cartels de Medellin et de Cali au milieu des années 1990. Ces critiques craignent que les Etats-Unis ne se retrouvent dans un véritable bourbier au milieu de tirs croisés entre l'armée colombienne et les milices défendant les intérêts des cartels opérant dans le triangle d'or, au sud du pays.

«L'aide proposée sera étroitement contrôlée afin qu'elle ne serve qu'à la lutte contre la drogue et n'interfère pas dans la guerre civile colombienne. La simple formulation de ce projet est en soi une absurdité», écrit Anthony Lewis dans le New York Times, qui n'hésite pas à faire le parallèle entre la résolution du golfe du Tonkin adoptée en 1964 par le Congrès, celle-là même qui donnait carte blanche au président Johnson au Vietnam, et cette loi approuvée en catimini au début de l'été. «Les vies américaines ne sont pas en danger en Colombie – pas encore», ajoute-t-il.

Du côté de la Maison-Blanche, on balaie ces inquiétudes, fort de l'assentiment d'une large majorité du Congrès, tous partis confondus. «Le Plan Colombie n'est pas un soutien à une offensive contre la rébellion mais un plan en faveur de la paix et contre la drogue», assure Sandy Berger, le conseiller national à la sécurité. Au fond, Washington espère qu'en faisant pression sur les narcotrafiquants, les FARC, se sentant menacés, accepteront de reprendre les négociations de paix, pour l'instant au point mort, avec le gouvernement de Bogota.

Si Bill Clinton sera accueilli en héros à Carthagène par un Pastrana en quête de soutien international, il fera en revanche froncer plus d'un sourcil le lendemain lors du sommet des pays d'Amérique latine au Brésil. Car les voisins de la Colombie, Equateur et Brésil en tête, ont tous affiché leur inquiétude contre un plan qui risque de déstabiliser toute la région en provoquant des hordes de réfugiés et en forçant l'éventuel retrait des FARC au-delà des frontières colombiennes, dans cette zone de jungle difficilement accessible. Enfin, certains craignent qu'un succès, même partiel de Pastrana, ne fasse que déplacer le problème sur leur propre sol.