«Le retour de nos familles? Je ne sais pas, tout dépend de l'école. Si on a le droit de réhabiliter l'école, alors seulement les Grecs reviendront», estime le vieux Yorgos. Réunification de l'île, échange de territoires, retour des populations déplacées: le plan de réunification des Nations unies prévoit effectivement tout cela mais à Dipkarpaz, seule bourgade de l'autoproclamée République turque de Chypre Nord (RTCN) ou Grecs et Turcs vivent encore ensemble, on reste dubitatif.

A Dipkarpaz, à la pointe de la longue péninsule qui s'étire au nord-est de l'île, vivent 224 Grecs. Avant l'intervention militaire turque de 1974, ils étaient environ 5500. Ceux qui sont partis ont été remplacés par des colons venus d'Anatolie: environ 3000 cultivateurs turcs et même kurdes, comme Sitki Kirboga arrivé avec son père en 1976. «J'avais 10 ans à l'époque et c'est vrai que je me sens encore Anatolien, mais mon fils, lui, est né ici: il est Chypriote et ce serait injuste de le forcer à partir», plaide-t-il. Installé dans une maison patricienne grecque dont il sait parfaitement qu'elle n'est pas tout à fait la sienne, Sitki se dit résolument opposé aux rétrocessions territoriales de l'ONU qui envisagent le retour de «sa» bourgade dans le giron d'une administration chypriote grecque.

Nouveau découpage

Assis en face de son frère chez qui il est venu partager l'Iftar (le repas de rupture du jeûne du Ramadan), Emrullah n'est pas du même avis. «Dans les années 1960, à l'époque de la première Constitution de Chypre, les Turcs avaient 25% du territoire de l'île et avec le nouveau découpage proposé par l'ONU on en aurait 28,5%. C'est moins que ce qu'on a aujourd'hui, mais c'est plus que ce qu'on avait en 1963», calcule-t-il entre deux bouchées. «De toute façon, si c'est le prix à payer pour entrer dans Europe, moi je suis d'accord!»

L'Europe: telle est en effet la «carotte» proposée aux Turcs pour résoudre le problème de la division de l'île, en souffrance depuis vingt-huit ans. Le plan de réunification de l'ONU, proposé il y a une dizaine de jours, entend en effet être ratifié par les deux parties avant le sommet européen de Copenhague les 12 et 13 décembre prochain. Chypre fait la course en tête parmi les candidats à l'intégration et les Quinze devraient officiellement entériner à Copenhague son incorporation dès 2004. Tout le problème est de savoir si Chypre sera intégrée dans son entier ou dans sa seule composante grecque, la seule reconnue internationalement et qui ne contrôle que les deux tiers sud du territoire. Le casse-tête se nourrit de l'encombrante occupation militaire du tiers nord par 30 000 soldats d'Ankara.

L'enjeu chypriote n'a évidemment pas échappé à la nouvelle administration turque. Pendant longtemps, la diplomatie d'Ankara s'est arc-boutée sur un axiome intenable à terme, à savoir que l'intégration de Chypre et celle de la Turquie devaient être résolument découplées. Au grand dam des thuriféraires de l'«establishment», le nouveau gouvernement d'Abdullah Gül vient de signifier clairement qu'il entendait obtenir un règlement rapide de la question chypriote.

Parallèlement, la société civile s'est organisée. Mercredi, alors que le leader chypriote turc Rauf Denktash acceptait du bout des lèvres le principe d'une négociation «sur la base des propositions de l'ONU», près de 10 000 personnes (un cinquième de la population de Chypre du Nord) manifestaient en faveur d'une acceptation du plan onusien.

En Turquie même, l'ancien chef de l'armée responsable du coup d'Etat de 1980 le général Kenan Evren a clairement signifié que des rétrocessions territoriales étaient absolument nécessaires: «En 1974, nous avons pris trop de territoire, justement pour pouvoir en rendre le cas échéant», a-t-il expliqué à la télévision. Varosha est l'une de ces «monnaies d'échange».

A un demi-kilomètre au sud de Famagouste, sur la côte orientale de Chypre, on trouve en effet une sorte de station balnéaire fantôme. Hôtels de front de mer abandonnés, villas laissées en l'état depuis 1974, commerces, boutiques hâtivement barricadées pour empêcher la colonisation sauvage: le périmètre de Varosha a été cordonné de barbelés et demeure un appendice du no man's land qui cisaille l'île en deux. L'armée turque y patrouille en attendant effectivement de pouvoir monnayer l'endroit.

En bordure du périmètre interdit, Kemal et Ayse devisent sur le perron d'une ancienne villa grecque. A 53 ans, Ayse estime que le plan de l'ONU ne pourra pas la faire partir. «C'est vrai que je suis venue de Turquie, mais aujourd'hui, j'habite ici… c'est ma maison.» Kemal, 20 ans, voit les choses autrement: «Mes parents sont venus de Turquie, mais moi je suis né ici. D'ailleurs je ne suis pas Turc, je suis Chypriote», assène-t-il. Pour lui pas d'hésitation: les rétrocessions territoriales sont un mal nécessaire: «La situation ici ne peut plus durer. Il n'y a pas de travail et on est comme enfermé dans un enclos. Ce qu'il nous faut, c'est l'Europe!»