Jean Paul II, il l'a répété lundi, ne veut pas de guerre en Irak: ce serait «une défaite pour l'humanité». Mais pendant que le pape désarmé parlait ainsi à Rome, les troupes américaines continuaient d'appareiller pour le Proche-Orient, de manière délibérément démonstrative: les caméras des télévisions ont toute liberté de filmer sur les quais d'embarquement. Donald Rumsfeld vient encore de signer deux ordres qui devraient porter l'effectif engagé à 120 000 à 150 000 hommes à la fin du mois de février.

Tout se passe, militairement, comme si les hostilités devaient commencer dans quelques semaines. Et pourtant, ce message émis par le Pentagone est constamment brouillé par des propos plus ambigus émanant de la Maison-Blanche ou de hauts responsables anonymes. Ari Fleisher a affirmé lundi que George Bush «n'a pas de calendrier précis», que les inspecteurs de la mission de l'ONU (Unmovic) en Irak devaient «faire leur travail», et qu'il est important qu'ils aient le temps de le faire. Or Mark Gwozdecky, le porte-parole de l'Agence de l'énergique atomique (qui participe à la mission), venait de dire que les inspecteurs avaient besoin de temps, entre six et douze mois, pour mener à bien leur tâche.

Provoquer une confrontation

Ce long terme n'est pas celui des faucons et – quoi qu'en dise Ari Fleischer lui-même – pas celui de George Bush sans doute, malgré les pressions qui montent pour l'inciter à la patience et à la retenue. Il n'est en tout cas pas celui des hommes qui ont convaincu le président, en septembre 2001, quelques jours après les attentats de New York et Washington, de provoquer une confrontation avec l'Irak. Le Washington Post, dans une longue enquête politico-historique, vient de dévoiler (ou de rappeler pour une bonne part) la manière dont un groupe d'hommes a préparé et hâté cette mobilisation contre Saddam Hussein, à laquelle le nouveau président n'était sans doute pas prêt avant le 11 septembre. Le quotidien de la capitale révèle surtout que dans l'ordre présidentiel qui, le 17 septembre 2001, ordonnait l'attaque contre les bases d'Al-Qaida et contre le régime des talibans en Afghanistan, un paragraphe final ordonnait aussi le début de la planification d'opérations de toute nature pour renverser à Bagdad le régime de Saddam Hussein.

Ce dernier objectif était en fait inscrit dans la politique américaine depuis 1998: le Congrès (à majorité républicaine) en avait fait une loi sous la présidence de Bill Clinton, au moment de la précédente crise entre l'Irak et la mission d'inspection des Nations unies. George Bush, quand il était candidat, n'avait pas fait de cette confrontation l'une de ses priorités. Mais son premier acte de politique étrangère (ce qu'oublie le Washington Post), quelques semaines après son entrée en fonctions, fut un bombardement massif au sud de Bagdad à la suite d'un incident ordinaire.

Autour du nouveau président, d'autres responsables, depuis longtemps, avaient d'autres projets. Paul Wolfowitz, l'actuel numéro deux du Pentagone, était leur chef de file. Fin 1997, cet intellectuel offensif, qui dirigeait alors un institut de l'Université Johns Hopkins à Washington, avait publié avec Zalmay Khalilzad, dans l'hebdomadaire conservateur Weekly Standard, un papier au titre explicite: «Saddam doit partir: mode d'emploi». Khalilzad est aujourd'hui un proche conseiller du président.

Aussitôt après les attentats du 11 septembre, Wolfowitz, mais aussi son patron Donald Rumsfeld et – fait nouveau – le vice-président Dick Cheney, qui était chef du Pentagone lors de la guerre du Golfe de 1991, sont montés aux barricades dans l'administration pour désigner Saddam Hussein comme l'homme à abattre. Le débat se déroulait à huis clos, et il a très vite façonné une politique, jamais vraiment explicitée jusque dans les conséquences qu'on mesure aujourd'hui, fondée sur la menace des armements non conventionnels irakiens, et les liens supposés (mais jamais démontrés) de Bagdad avec les réseaux terroristes.

Le débat était interne, et il a abouti à l'ordre présidentiel secret du 17 septembre, dont l'objet principal, on le savait, concernant l'Afghanistan, et dont l'annexe, dit le Washington Post, visait l'Irak. Cependant, le groupe des faucons, s'il ne s'exprimait pas publiquement, avait ses relais: James Woosley, ancien patron de la CIA, figurait au premier plan de ces porte-parole officieux, avec aussi le sénateur républicain John McCain et son collègue démocrate Joseph Lieberman, qui vient d'annoncer pour 2004 sa candidature à la présidence. Dans ce groupe, le thème irakien (fondé d'abord sur l'affirmation d'une connexion directe entre Bagdad et Al-Qaida) est devenu une obsession qui a constamment déconcerté le Département d'Etat et Colin Powell, mis le plus souvent en minorité, ou tenu à l'écart, y compris dans la préparation du fameux discours de l'an passé sur l'«Axe du mal».