Neve Ativ, un village de chalets, au pied du mont Hermon (2814 m), au nord-est du Golan, territoire arraché à la Syrie pendant la guerre des Six-Jours, en 1967. L'unique route d'accès serpente dans un cirque de montagnes d'une beauté sauvage. Les colons tirent leurs revenus pour la plupart de la station de sports d'hiver du Hermon. «Rien qu'à l'idée de quitter Neve Ativ, le sang se vide de mes veines», dit Reine Foinkinos. Elle se tient à l'entrée de sa maisonnette, tellement bouleversée qu'en dépit de sa méfiance envers les journalistes, elle met son «cœur à nu». Pourtant elle ne voulait pas parler. Elle prétextait la fatigue d'une escapade à Tel-Aviv.

Elle aurait préféré que Maurice, son mari, fasse part de leurs angoisses. Mais Maurice est retenu ailleurs. Alors elle parle. Les mots sortent d'abord écorchés, puis le débit se fait rapide, violent. Cette femme de plus de 50 ans, d'origine pied-noir, vingt-cinq ans sur le Golan, voit surgir devant elle le spectre d'un deuxième déracinement. Elle panique: «Il y a des gens âgés qui ne supporteront pas le choc, ils vont mourir.» Reine et Maurice envisagent-ils de retourner en France? La réponse est évasive. Elle pointe un doigt vers l'hôtel tout en bois, construit de «nos mains», puis vers le coquet restaurant à l'enseigne «Chez Stéphanie», du nom d'une de leurs filles. Et elle soupire bruyamment.

Dans l'hôtel voisin, «Les rendez-vous du cœur» de Jean-Pierre Halimi, originaire de Marseille, tout est propret, reluisant. L'atmosphère est feutrée. Cependant, le patron bouillonne de colère. «J'ai mes racines ici… me déraciner, c'est me tuer. J'ai envie de hurler!» Petit de taille, mais le verbe haut, Jean-Pierre Halimi a été l'un des premiers à se fixer sur le site de Neve Ativ. Il y a planté des sapins des Vosges. Confronté à la perspective du départ, il répète inlassablement: «Nous ne partirons pas, nous nous battrons pour notre terre.» Comment pense-t-il s'y prendre pour défendre Neve Ativ? «Ce n'est pas moi qui agirai, mais Dieu. Le prix de la paix, ce n'est pas de rendre des terres. Si nous devons rendre le Golan, alors que ceux qui nous ont combattus pendant cinquante ans nous rendent toutes les vies qu'ils nous ont prises!» Jean-Pierre Halimi s'enferme dans ses certitudes. Juif pratiquant, il se dit intimement convaincu que jamais le Golan ne sera rétrocédé à la Syrie.

Sur ce territoire de 1000 km2 ne résident, après trente-deux ans d'efforts de colonisation, que 17 000 Israéliens, disséminés dans 32 implantations, dont Katzrine, chef-lieu du plateau. L'isolement, le climat rigoureux l'hiver, le manque d'emplois ont découragé les candidats. Ori Zacharia, maire-adjoint de Katzrine, tente de faire fi des nouvelles sur un possible accord israélo-syrien: «Nous continuons à bâtir, à vivre normalement. C'est ainsi que la semaine prochaine sera célébré le 22e anniversaire de la création de Katzrine.» Ori Zacharia finit par reconnaître son inquiétude. A ses côtés se tient Debby Spellman, porte-parole francophone du Comité des colons du Golan. A la question de savoir si les colons feront usage de la violence, elle répond en martelant les mots: «Absolument pas! Nous avons toujours agi pacifiquement.» Toutefois, selon le quotidien Haaretz, la police tente d'infiltrer les rangs du Comité de défense du Golan. Les téléphones de ses dirigeants auraient été placés sur écoute.

Au village de Kanaf (54 familles), qui surplombe le lac de Tibériade, Sabine et Ori Tzoran viennent de se faire construire une villa à deux étages. Lui est ingénieur-informaticien, elle avocate. Ils ont habité les beaux quartiers de Paris, avant de choisir d'élever leurs deux enfants dans un «espace vierge» et «dans l'esprit du sionisme». Ils se raccrochent tous deux à ce qui leur reste d'espoir. Dans Sabine, il y a la juriste qui parle: «Il faut que l'on sache que tout engagement vis-à-vis de la Syrie devra obligatoirement être approuvé au parlement à la majorité absolue et soumis ensuite à référendum.» Elle poursuit: «Il faut surtout ne pas faire abstraction de ces deux données politiquement très importantes. Pour prévenir une signature précipitée, le législateur a prévu deux barrages à franchir.» Ori l'informaticien préfère voir en Ehud Barak un fin manœuvrier ayant opté, tout en affirmant le contraire, pour «l'échec programmé» du processus de paix avec la Syrie.