Le nouveau président argentin, qu'on aurait pu croire affaibli par un processus électoral tronqué par la défection au second tour, le 18 mai, de son rival Carlos Menem, a très vite retrouvé le soutien populaire que ne lui avaient pas accordé les urnes. Elu avec seulement 22% des voix deux semaines plus tôt, il est aujourd'hui plébiscité par près de 80% des Argentins. Même Elisa Carrio, candidate malheureuse de la gauche argentine aux dernières élections et d'une certaine manière porte-parole des militants du slogan «Qu'ils s'en aillent tous», n'a rien trouvé à critiquer aux premières décisions de Nestor Kirchner: «Le nettoyage des institutions du pays par le président est la condition indispensable du renouveau de l'Argentine», a-t-elle déclaré.

Il faut dire que Nestor Kirchner n'a pas ménagé sa peine. Dès les premiers jours de son mandat, il purgeait les trois quarts de l'état-major de l'armée et exigeait le remplacement de la moitié des responsables de la police de Buenos Aires, une institution gangrenée par la corruption et redoutée par les citoyens. Il obtenait un peu plus tard la démission du président de la Cour suprême, dont l'inefficacité, les liens mafieux et les antécédents ménemistes en avaient fait une des institutions les plus dévalorisées du pays.

«Il n'y aura pas de changement en Argentine si nous ne gagnons pas la bataille contre la corruption qui s'est installée dans toute la société», avait-il déclaré à l'occasion devant un pays médusé, car peu habitué à voir un homme politique, surtout péroniste, tenir les promesses d'impunité zéro faites lors de sa campagne électorale. D'autant que ce jeune président (53 ans), avocat de formation, décidait pour garantir l'impartialité du choix des nouveaux juges de restreindre les prérogatives de la Cour suprême. Désormais, ses membres nommés par le président avec l'accord des deux tiers du Sénat seront soumis à une enquête sur leur patrimoine, leur engagement démocratique et ne pourront prétendre intégrer la Cour sans l'aval des organisations des droits de l'homme les plus représentatives du pays.

Extradition des anciens tortionnaires

Une décision à portée hautement symbolique attend désormais Nestor Kirchner à l'aube de sa tournée dans quatre capitales européennes (Londres, Bruxelles, Paris et Madrid). Le juge Baltasar Garzon veut juger en Espagne 46 militaires argentins accusés de torture et d'assassinats durant la dictature qui a ensanglanté le pays entre 1976 et 1983. Or, un décret s'oppose à l'extradition de ressortissants argentins vers un pays tiers. Mais des rumeurs insistantes anticipent l'annulation de ce décret par le président et la remise en cause devant la Cour suprême des lois de pardon dites du «point final» et du «devoir d'obéissance» adoptées en 1986 et 1987, qui avaient assuré l'impunité des tortionnaires argentins.

Le nouveau président devra d'autre part convaincre les investisseurs étrangers que la situation économique et juridique du pays s'est stabilisée. Le FMI et les entreprises européennes très présentes dans les services de base (eau, électricité, téléphone, transports) réclament une hausse de leur tarifs gelés depuis la dévaluation de janvier 2002. S'y résoudre améliorerait l'image économique du pays à l'extérieur, mais le risque est grand qu'une décision aussi impopulaire ne ternisse la lune de miel entre le chef d'Etat argentin et un pays en convalescence après une des pires crises de son histoire. Car même si Nestor Kirchner a renoué les liens avec le FMI en vue de renégocier une dette abyssale (135 milliards d'euros), la reprise économique du pays marque le pas, le chômage ne diminue pas et l'insécurité est devenue chronique dans le grand Buenos Aires.