Grande-Bretagne

En pleine tempête, la BBC perd son directeur

George Entwistle a été déstabilisé par l’interview de l’un ses employés. La crise est d’une rare gravité

La BBC traverse l’une de ses plus importantes crises récentes. Samedi soir, son directeur général, George Entwistle, a démissionné, seulement cinquante-cinq jours après sa prise de fonction. Celui qui est devenu le patron de la radiotélévision publique britannique à être resté le moins longtemps à son poste a dû assumer la responsabilité de deux grosses fautes éditoriales, concernant des affaires de pédophilie.

Dans le premier cas, la BBC est accusée d’avoir étouffé une affaire concernant Jimmy Savile, l’un de ses anciens présentateurs vedettes. Pendant quarante ans, l’homme, avec ses cheveux teints blond platine et ses pantalons de survêtement, avait été le visage des émissions de variété de la corporation. Il est décédé l’an dernier. Début octobre, la chaîne concurrente ITV a diffusé une enquête l’accusant d’avoir pendant des décennies violé et abusé de très jeunes adolescentes, y compris dans les studios de la BBC. Pire, un reportage de la BBC sur Jimmy Savile, qui révélait son passé pédophile et qui devait être diffusé l’an dernier, avait été au dernier moment interdit d’antenne, sans qu’une explication claire soit apportée. A l’époque, George Entwistle était le directeur de la télévision de la BBC.

Ces révélations faisaient déjà tanguer la vénérable corporation quand un deuxième scandale a éclaté vendredi 2 novembre. Cette fois-ci, la BBC a diffusé une enquête sur un scandale de pédophilie dans les années 1980 au pays de Galles. Sans le nommer, elle y accusait un ancien ministre de Margaret Thatcher. Rapidement, la spéculation a monté sur Twitter, et le nom de Lord McAlpine a finalement émergé. Avec un gros problème: celui-ci a pu prouver très rapidement son innocence et a été blanchi.

La BBC a donc, dans un premier temps, enterré un reportage vrai, puis, dans un deuxième temps, diffusé un reportage faux. Pourtant, le paradoxe de cette histoire est que ce n’est pas seulement cela qui a fait chuter George Entwistle… mais aussi sa très mauvaise performance lors d’une interview sur la BBC samedi matin. C’est donc l’un de ses employés, l’interrogeant en direct pendant quinze minutes sur ces deux affaires, qui l’aura fait chuter.

Certes, l’employé en question n’était pas le premier venu: John Humphrys, 69 ans dont 46 passés à la BBC, est le très redouté interrogateur en chef de l’émission matinale de radio, qui a passé sur le gril de nombreux premiers ministres et responsables politiques. Mais l’échange a tourné à la catastrophe pour George Entwistle, qui est apparu peu sûr de lui, étrangement peu curieux de ce qui se passait dans sa propre entreprise, et en retard sur les événements. Il a reconnu ne pas savoir que le reportage qui s’est avéré erroné allait être diffusé; ne pas l’avoir regardé lors de sa diffusion; ne pas avoir été au courant vendredi matin d’un article du Guardian qui révélait que Lord McAlpine était innocent… A plusieurs reprises, avec véhémence, John Humphrys lui a demandé s’il ne devait pas démissionner. Sa réponse, évasive, n’a guère convaincu. Douze heures plus tard, il jetait l’éponge. L’affaire, une débâcle pour l’audiovisuel public britannique, vient donc également prouver l’indépendance éditoriale de ses journalistes.

Ce n’est pas la première crise de la BBC. «Ma tante», comme l’appellent les Britanniques, traverse régulièrement des moments de controverse. Dès 1926, elle a dû résister à Churchill qui voulait l’utiliser comme propagande contre les grandes grèves. En 1956, pendant la crise de Suez, le premier ministre Anthony Eden voulait en prendre le contrôle. Margaret Thatcher détestait également la corporation, et s’était alliée au groupe de Rupert Murdoch pour aller à son encontre.

Plus récemment, Tony Blair a mené une lutte furieuse après que la BBC a révélé que le dossier des services secrets contre l’Irak à l’automne 2002 avait été très largement gonflé par ses services.

A chaque fois cependant, il s’agissait de bras de fer contre les gouvernements du moment. Cette fois-ci, le mal est venu de l’intérieur de la BBC. Et cela arrive à un moment délicat pour l’audiovisuel public. D’importantes réductions budgétaires sont en cours, alors même que de lourds investissements dans les nouvelles technologies sont nécessaires.

Les journalistes en interne ont souvent le moral au plus bas et maugréent contre l’énorme poids administratif de cette organisation de 17 000 employés. Chris Patten, le directeur de son conseil de surveillance, demandait dimanche une «réorganisation profonde, structurelle et radicale» de la BBC. Les années à venir s’annonçaient déjà délicates. C’est désormais bien pire.

«Ma tante», comme l’appellent les Britanniques, est une habituée des grandes controverses

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