La Chine à l’heure de la purge anti-corruption

Asie Les enquêtes visant les officiels et les milieux d’affaires se sont multipliées

Les personnes visées laissent apparaître d’évidentes luttes de factions au sein du Parti communiste

La terreur règne dans les rangs des officiels chinois et dans ceux des hommes d’affaires qui ont à traiter avec eux. La campagne contre la corruption menée par le président de la République populaire de Chine et secrétaire général du Parti communiste (PCC), Xi Jinping, bat son plein. Si, en haut lieu, il est difficile de ne pas y voir une purge politique, le nombre inattendu d’arrestations a jeté un froid sur la vie économique du pays. Jeudi dernier, l’agence de presse gouvernementale Chine nouvelle annonçait que 62 953 officiels avaient été «punis» au cours des cinq premiers mois de l’année, soit 34,7% de plus que sur la même période de 2013.

L’éventail des secteurs visés continue de s’élargir. Les enquêtes ont d’abord touché l’«empire» PetroChina, l’une des bases de pouvoir de l’ancien tsar de l’appareil sécuritaire, Zhou Yongkang, plus grosse prise de Xi Jinping. Elles portent désormais sur quantité d’autres entreprises publiques, par exemple China Resources, conglomérat public dont les activités s’étendent des mines aux supermarchés. Son président, Song Lin, a été placé en détention en avril, après qu’un journaliste d’un quotidien officiel l’eut accusé de corruption, notamment par le biais de prises de participations dans des mines de charbon du centre de la Chine. Ce journaliste a également mis en cause une banquière d’UBS puis de Credit Suisse à Hongkong, Yang Lijuan, la maîtresse de Song Lin, accusée de l’avoir aidé à blanchir des fonds.

Dans ces conditions, plus personne en Chine ne souhaite se faire remarquer et l’ostentation dans les affaires est banni. Un patron européen du secteur de la chimie n’est pas parvenu à inviter ses interlocuteurs de la fonction publique au restaurant; un banquier français s’est vu renvoyer les gâteaux traditionnels offerts pour la Fête de la lune; même retour à l’expéditeur pour un publicitaire qui comptait offrir un iPad à un annonceur.

Cette lutte contre la corruption se ressent particulièrement au KTV, le karaoké où il était de bon ton de finir une soirée d’affaires entouré d’hôtesses. «C’est une certitude, les officiels fréquentent moins les ­night-clubs, même si certains ont opté pour des lieux plus privés», détaille un manager travaillant pour un grand distributeur d’alcools. Même constat dans une célèbre maison de luxe, où l’on raconte que la boutique du centre de Pékin a été délaissée par les hommes de pouvoir. Ils craignent, selon deux sources, d’être aperçus à la porte par les enquêteurs du bureau des taxes ou par ceux du Jiwei, la Commission d’inspection disciplinaire du Parti communiste, chargée des enquêtes sur les officiels et les membres du PCC.

Cette commission, avec à sa tête Wang Qishan, un proche de Xi Jinping, élargit ces derniers temps ses pouvoirs. L’agence Chine nouvelle évoquait, jeudi, une réforme de la lutte anti-corruption qui, à l’horizon 2017, aura «accru les contrôles et la supervision des dirigeants» en conférant davantage de pouvoir à l’agence d’inspection de la discipline.

En effet, s’il ciblait initialement les officiels recevant les pots-de-vin, le Jiwei s’attaque désormais aussi aux corrupteurs. Une nécessité en quelque sorte, car les proches d’officiels ont monté quantité d’entreprises à capitaux privés s’enrichissant grâce à leurs réseaux. A commencer par Zhou Bin, fils de Zhou Yongkang.

Qu’importe, pour Xi Jinping, si ces pleins pouvoirs empiètent sur les droits fondamentaux du suspect qui se retrouve entre les griffes des enquêteurs. «Ils sont au-dessus des lois», dit un avocat qui travaille avec des groupes publics et privés, chinois et étrangers.

La soumission des banques à l’Etat-parti permet aussi aux enquêteurs d’accéder à l’intégralité des informations financières sur un particulier du seul fait d’une dénonciation ou d’une suspicion, avant même qu’elle soit étayée par des preuves. Selon cette source, il ne fait aucun doute que la campagne incite les officiels et les hommes d’affaires à se tenir à carreau, quand bien même la liste des personnes ciblées laisse apparaître d’évidentes luttes de factions au sein du PCC. «Bien sûr, il y a des motivations politiques sous-jacentes derrière, mais c’est plutôt efficace. Le bénéfice réel est que les gens commencent à respecter les lois contre la corruption. Avant, ils n’y prêtaient pas attention», souligne l’avocat.

Ce climat conduit chacun à s’interroger sur ce qu’il est permis ou non de faire. Avec, comme corrélation, une explosion des requêtes soumises par leurs clients aux grands cabinets d’affaires. C’est particulièrement vrai depuis qu’ont été arrêtés de hauts cadres de Glaxo­SmithKline (GSK), le laboratoire pharmaceutique britannique, accusés d’avoir payé des docteurs, des hôpitaux et des pharmacies. «Je vais probablement recevoir encore un appel [de mon client] aujourd’hui, témoigne l’avocat. Et les questions seront très concrètes, du genre: peut-on envoyer des échantillons à l’hôpital? Est-il possible de sponsoriser ce séminaire à Las Vegas? Est-il permis d’offrir des places d’opéra?»

Les multinationales, si elles ne sont pas couvertes par le radar du Jiwei, sont en revanche ciblées par l’administration de l’industrie et du commerce. Celles du secteur pharmaceutique sont concernées au premier plan, alors que le coût de la santé et la corruption systématique dans les hôpitaux sont source d’un profond mécontentement populaire.

La justice a fixé au 7 août, à Shanghai, le procès du Britannique Peter Humphrey – un enquêteur privé payé par GSK – et de son épouse, l’Américaine Yu Yingzeng. Ils sont accusés d’avoir acheté des informations sur des citoyens chinois pour identifier la source de la fuite sur l’ampleur des pots-de-vin versés par le laboratoire.

Depuis 2013, les bureaux de quasiment chacune des multinationales du médicament ont reçu la visite de l’administration. «Sans la moindre preuve, ils peuvent venir copier les disques durs, les banques de données, interroger les gens. Ils reconnaissent qu’ils n’ont pas de mandat mais ce sont des officiels. Il y a un problème de procédure», témoigne un juriste.

Celui-ci explique que si l’ordre initial est venu de Pékin, au niveau local, certains laboratoires se retrouvent confrontés à des enquêteurs venus trouver des faits délictueux coûte que coûte, quitte à arracher des aveux forcés sous la menace, en particulier celle d’alourdir le montant des amendes encourues. Des agissements que les avocats en Chine n’hésitent pas à assimiler à du racket.

La Commission d’inspection disciplinaire du PCC s’attaque désormais aussi aux corrupteurs