International

Plenel-Bourdin, ces intervieweurs français très politiques

Face à Emmanuel Macron dimanche soir, les deux journalistes ont porté le fer comme des opposants. Au risque d’alimenter la controverse sur le rôle des médias en France

La prétendue connivence si française entre journalistes et politiques a, dimanche soir, été pulvérisée en direct devant près de quatre millions de téléspectateurs. Face à Emmanuel Macron au Palais de Chaillot, dans un décor choisi par leurs soins et non imposé par l’Elysée, le fondateur de Mediapart Edwy Plenel et l’intervieweur vedette de BFMTV Jean-Jacques Bourdin ont – sans cravate – tout tenté pour pousser le chef de l’Etat dans les cordes. Pas de «Monsieur le président», mais des «Emmanuel Macron» asséné à chaque phrase. L’expression «embauche» employée pour parler de l’élection présidentielle, voici bientôt un an. Le tout assorti d’un «Nous sommes ici à égalité» lancé d’emblée par Edwy Plenel, à qui le président français avait déjà accordé le 5 mai 2017, à la veille du second tour, son ultime entretien de candidat.

La volonté des deux intervieweurs était limpide. «Sur TF1 le jeudi précédent, Jean-Pierre Pernault était resté très respectueux, utilisant les reportages auprès des agriculteurs, des retraités, ou des personnels hospitaliers pour mettre Emmanuel Macron face aux colères françaises. Plenel et Bourdin, eux, se sont comportés comme s’ils menaient non un entretien, mais un débat avec le président», juge un ancien communicant élyséen, à l’époque de François Mitterrand.

Au patron de Mediapart, ex-trotskiste toujours à l’aise dans la confrontation avec le pouvoir, les revendications sociales et la dénonciation du «modèle unique du marché» que le quinquennat Macron tente d’imposer à la France. Au journaliste de BFMTV, dont les entretiens matinaux sont diffusés dans tous les cafés de France, la défense des retraités et la «peur de l’islam». Le tout, sans filtre: «Au fond, ce qui s’est passé sur le plateau est la traduction de la réalité politique française, s’énerve un ancien député socialiste. Les radicalités à l’œuvre dans les urnes, et dans les rues, se sont exprimées à travers ce duo. Toutes leurs questions, ou presque, grossissaient le trait.»

Des risques calculés

L’archétype du journaliste convié à interroger le président était jusque-là, en France, un présentateur de journal télévisé, ou un éditorialiste reconnu, habitué à fréquenter les cercles du pouvoir. L’Elysée était le plus souvent le cadre des débats feutrés, chorégraphiés à l’avance. Yves Mourousi, Alain Duhamel, Jean-Pierre Elkabbach, Michèle Cotta, David Pujadas… L’agressivité était absente chez ces interlocuteurs présidentiels. Changement radical cette fois. Le pugilat annoncé a eu lieu.

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Il pourrait même devenir une sorte de règle puisque le président a accepté de renouveler l’exercice l’an prochain avec ses deux contradicteurs. Rupture ou calcul? «Macron innove, mais il prend des risques de communication calculés, à la manière d’un chef d’entreprise. Le vrai risque, c’est la conférence de presse. Cent journalistes à l’Elysée. Rien de préparé. Ce que faisait au début François Hollande, son prédécesseur avec lequel il veut tellement rompre», nuance Arnaud Benedetti, auteur du Coup de com' permanent (Editions du Cerf).

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Pas sûr, toutefois, que le style de débat Plenel-Bourdin profite à l’image des journalistes. En mars 2018, un sondage publié par le Journal du dimanche a donné le ton. 92% des Français jugent le journalisme utile. 61% attendent des médias «qu’ils vérifient les informations fausses et les rumeurs». Mais seulement 27% veulent que les professionnels de l’info «donnent leur avis et les aident à faire leur opinion».

Or les échanges de dimanche étaient tout sauf neutres. Il s’agissait avant tout de mettre Emmanuel Macron en difficulté: «Le risque est que les journalistes apparaissent encore une fois biaisés, idéologues, démagogues face à un président expert», pronostiquait devant nous, avant le débat, un commentateur. Cette analyse s’est en partie concrétisée. Un éditorialiste politique de presse écrite confirme: «Macron savait que Plenel allait parler d’évasion fiscale. Il ne pouvait pas en être autrement. C’est l’un des sujets clés de Mediapart. Il savait aussi que Bourdin adore se faire le porte-parole des petites gens. En clair: il a opté pour ses meilleurs ennemis.»

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