«Le dieu de la guerre change de tricot dix fois par jour», déplore un personnage haut placé de la république autoproclamée de l’Artsakh [le nom donné au Haut-Karabakh par ses habitants, ndlr]. Aucun dicton n’explique mieux que dans une guerre, les choses peuvent se retourner très vite, sans crier gare. Après des violations de cessez-le-feu de la part des deux belligérants, le conflit semble prendre une tournure délicate du côté arménien. La prudence est ici de mise, les informations venant de part et d’autre étant discordantes. Dans la capitale, Stepanakert, on entend que les Azerbaïdjanais auraient pénétré la région. Sur le front méridional, où l’accès est impossible, les Arméniens auraient subi des pertes. Mais personne ne veut parler.

Lire aussi:  Stepanakert, capitale fantôme du Haut-Karabakh

Selon les sources officielles arméniennes, les informations délivrées par les Azerbaïdjanais seraient fausses. «Ils n’ont pas progressé», affirme sereinement Robert Avetisyan, représentant de la république séparatiste aux Etats-Unis. «Les Azéris ont perdu des milliers d’hommes, des chars, des canons et ils ont été repoussés. Ils ont échoué.» Difficile de discerner le vrai du faux.

Dans l’un des nombreux refuges souterrains de Stepanakert, là où les habitants se protègent des attaques des drones ennemis, Karen, en permission pour rendre visite à ses parents, se montre méfiant. Il occupe une position importante dans l’armée séparatiste, même s’il refuse de l’admettre. Il est au courant de l’évolution du conflit, mais ne se démonte pas. «Que serions-nous sans cette terre? Rien du tout! Nous combattrons jusqu’à la mort», affirme-t-il. Selon les autorités arméniennes, les choses n’iraient pas si mal car les tranchées qui s’étendent sur des kilomètres empêchent les Azerbaïdjanais d’avancer.

Lire également:  L’Azerbaïdjan resserre son étau sur le Haut-Karabakh

Barbelés et boîtes de conserve

Lorsqu’on se dirige vers le front, les montagnes laissent place à la plaine. C’est le Bas-Karabakh, une étendue fertile et luxuriante. A quelques centaines de mètres de la ligne de contact, le paysage change. Le vert des vignes laisse place à de très hauts amas de terre censés protéger les axes de circulation, depuis lesquelles partent des tranchées. L’espace est plein de bunkers et les mines sont partout.

En s’approchant, il est difficile de ne pas penser aux images de la Première Guerre mondiale. Les tranchées sont étroites. Par terre, des dalles de ciment ont été coulées pour faciliter la circulation. Sur les parois de terre, on trouve des fils barbelés et des boîtes de conserve rouillées. Elles servent de sonnettes d’alarme, en cas d’intrusion de l’ennemi à l’intérieur des lignes. La nuit, un phare éclaire la zone et les postes d’observation sont occupés par des soldats qui se relaient régulièrement.

Mais ici, personne n’est jamais à l’abri d’un tireur isolé. «Le risque le plus grand, c’est l’artillerie», explique David, le commandant de l’avant-poste. Il dirige un groupe de volontaires arméniens qui ont entre 18 et 20 ans. «Chaque Arménien doit comprendre que chaque famille a un lien avec cet endroit, qu’ici nous protégeons notre pays. C’est notre devoir à tous», poursuit-il.

Tout est calme. Le groupe de 12 personnes dort dans une pièce avec quatre matelas posés sur des planches en bois. Chaque soldat garde son fusil tout près. Ceux qui ne dorment pas sont de garde. Dans la pièce voisine, Artur prépare le déjeuner: de la nourriture en boîte qu’il cuit dans un petit four à gaz. «Après la guerre, je deviendrai cuisinier. Mais la première chose que je ferai à mon retour à la maison, ce sera d’offrir des fleurs à ma mère», confie-t-il.

Téléphone filaire

A quelques kilomètres de là, plus au nord, se trouve un poste de commandement. Là, l’artillerie azérie est active. On entend des détonations de mortier. «Ce matin, ils nous ont pris pour cible pendant quatre heures», raconte Hamlet, 25 ans. Il voudrait devenir prêtre. Il désire la paix, mais en connaît le prix: «Il n’y aura jamais de paix sans guerre. Nous devons combattre.» Hamlet est dans cette tranchée depuis un mois. Lui et ses camarades sont souvent attaqués. Ils ont déjà perdu trois compagnons. «Quand ils nous bombardent, nous devons tout de suite les repousser. Ils utilisent l’infanterie et des chars. Ils cherchent à détruire notre artillerie, notre point fort. Mais jusqu’ici, nous tenons notre position», affirme-t-il.

Dans les tranchées, le seul moyen de communication entre les différents postes est un téléphone filaire, comme si les combattants vivaient à une autre époque. Les portables sont interdits, car ils permettent aux drones de repérer les positions. Les soldats se limitent à repousser les attaques. Sinon, ils ne sont au courant de rien. «Il est difficile de songer à autre chose pour le moment. Je pense juste à combattre», dit Hamlet. Une lutte à mort.