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L'immeuble de Whittier où réside 75% des habitants
© Valerie de Graffenried

L’appel du nord américain (4/5)

Plongée à Whittier, ville d’Alaska où 75% des habitants résident dans un même immeuble

La petite ville portuaire de la péninsule de Kenai, dans le sud de l’Alaska, a servi de base secrète à l’armée américaine. Aujourd’hui, la grande majorité de ses habitants vivent encore dans la même tour

De Barrow, la ville la plus au Nord des Etats-Unis, peuplée d'Inuits, aux loups menacés de Denali, en passant par Whittier, où presque tous les habitants vivent dans un seul immeuble, «Le Temps» arpente cette semaine l'Alaska sauvage.

Les précédents chapitres

Le tunnel creusé dans le granit est à voie unique. La conduite n’y est pas simple. D’abord, il y a de minuscules bouts de roche qui se détachent du plafond. Mais surtout, il faut rouler sur des rails, glissants. Au bout d’une dizaine de minutes, là voilà qui apparaît enfin: Whittier! Son port, qui donne sur la baie du Prince-William, est très actif. De là partent régulièrement des croisières pour aller voir des baleines, des orques, des phoques, des loutres et des oiseaux marins. Sans oublier les glaciers.

Des vestiges de la guerre froide

Une petite ville portuaire comme beaucoup d’autres en Alaska, qui vit aussi de la pêche au flétan et au saumon? Pas vraiment. Car Whittier et ses 220 habitants à l’année ont une histoire particulière. Pendant la Seconde Guerre mondiale, peu avant l’attaque des Japonais contre les îles Aléoutiennes de juin 1942, l’armée américaine, inquiète, avait décidé d’y construire une base secrète, pour assurer la défense de l’Alaska. Le lieu était tout trouvé: l’endroit devait être isolé, entouré de montagnes, mais accessible par l’eau, avec un port qui ne se retrouverait pas pris dans les glaces. Le casting parfait! Seward, plus au sud, d’où partent également de nombreuses croisières au milieu des fjords, était considérée comme trop exposée.

Le tunnel a été inauguré en 1943. Après la défaite japonaise de 1945, la base militaire a été momentanément abandonnée. Mais très rapidement, dans un contexte de guerre froide, l’armée américaine a décidé de réinvestir Whittier, avec l’intention de renforcer ses capacités. Jusqu’à son retrait dans les années soixante.

La plupart des installations de cette époque sont encore visibles aujourd’hui. D’ailleurs, et c’est cela qui fait l’une de ses particularités, la ville tout entière (ou presque) vit dans les Begich Towers, ce complexe locatif massif à deux entrées et quatorze étages visible au sud de la ville. Voilà en quoi Whittier est unique. Elle aurait pu devenir une ville-fantôme, elle s’est transformée en attraction touristique, à 120 kilomètres d’Anchorage, où le cadre idyllique environnant fait presque oublier les reliques de la guerre froide. En 2000, le tunnel a été rendu accessible aux voitures, ouvrant un peu plus ce curieux hameau au reste du monde.

Peintes en blanc, vert et orange, les Begich Towers (anciennement Hodge Building) ont un «charme» totalement anachronique. Elles ont été construites façon bunker entre 1953 et 1957. Aujourd’hui encore, on y trouve la poste, une épicerie et une buanderie. Le poste de police, les pompiers, la clinique et la mairie, qui y avaient aussi élu domicile, sont par contre en train de déménager dans un bâtiment flambant neuf de l’administration communale, un peu plus en contrebas.

Au rez-de-chaussée, dans un long couloir décati, une petite exposition retrace l’histoire de Whittier, documents d’archives à l’appui. La ville a décidé en 1972 de racheter l’immeuble déserté par les militaires quelques années plus tôt. Elle l’a renommé en 1974 en hommage à Nick Begich, un élu d’Alaska qui a disparu dans la région à bord d’un Cessna 310 dont personne n’a jamais retrouvé la trace.

Des interdictions partout

June Miller y vit depuis vingt ans. Elle y loue aussi des appartements pour les curieux qui font le déplacement à Whittier. Ce jour-là, son amie Jamie nous fait visiter le sous-sol. «Là, regardez, derrière cette porte, c’est une église», glisse-t-elle en nous montrant une porte avec une croix. «Et là, c’est un passage sous-terrain pour rejoindre l’école, juste derrière l’immeuble. Avec les températures glaciales en hiver, c’est très utile, les enfants n’ont même pas besoin d’enfiler leurs bottes.» La maîtresse non plus.

A l’extérieur du bloc de béton, les affiches signalant les interdictions – la marque de fabrique de Whittier, on dirait – se multiplient. Interdiction de parquer par-ci, interdiction de faire uriner son chien par-là, interdiction de prendre les résidents de l’immeuble en photo. Et interdiction aussi d’y entrer avec son matériel de pêche qui sentirait le poisson. «Evitez des amendes, nettoyez vos bottes et cuissardes de pêche», précise une pancarte.

«Vous venez dormir dans les appartements de June? Vous avez intérêt à lui demander de vous fournir une autorisation pour parquer, car si vous la demandez vous-même, on vous fera probablement payer le montant annuel», nous avertit un résident à la longue barbe blanche, sans vraiment avoir l’air de plaisanter. «N’allez surtout pas là», lance un autre habitant. «Là», c’est en face, sur les places de parking réservées, juste à côté de l’enclos de Manu et Jasper, les deux rennes apprivoisés de Brenda Tolman. Brenda, qui n’a plus quitté Whittier depuis 1982, ne cesse de raconter sa première sortie du tunnel. Elle avait l’impression de se «retrouver dans un film d’horreur».

Whittier a beau avoir quelques aspects rugueux, la ville a ses adeptes. «J’aime cet endroit, isolé de tout. Regardez cette nature sauvage tout autour», glisse Paul, un des habitants de l’immeuble. Ingénieur à la retraite, il s’y est installé il y a quelques années. Mais il envisage de déménager à nouveau, cette fois pour le soleil de Porto Rico. «Il faut dire qu’ici le brouillard s’installe une bonne partie de l’année. On ne voit parfois pas les montagnes pendant plusieurs mois. Cela peut être pesant.» Tout comme l’expérience de vivre avec presque toute la ville réunie dans un immeuble. Les habitants vivent en communauté, s’entraident, mais à force de n’avoir plus aucun secret pour personne, cela peut mener à un sentiment de claustrophobie. Ou de trop-plein. D’ailleurs, Brenda a gardé son petit studio dans les Tours Begich. Mais elle n’y vit plus.

Pas de descendants des militaires

Un autre immeuble, totalement désaffecté et rempli d’amiante, trône à quelques centaines de mètres de là: le hideux Buckner Building. Construit entre 1949 et 1954, il a été conçu comme une «ville sous un seul toit», pour accueillir 1000 militaires. Ils avaient tout à disposition: un hôpital, un cinéma, une prison, une église, un laboratoire de photos, un salon de coiffure, une boulangerie, une station de radio et même une piste de bowling.

Whittier est régulièrement dépeinte comme la ville la plus bizarre d’Alaska. Le maire, Daniel Blair, ne semble pas s’en offusquer. Lui-même d’ailleurs cultive une certaine… bizarrerie. Le rencontrer n’a pas été une mince affaire, et c’est finalement dans son mini-van, au milieu d’un parking vide et sous un déluge torrentiel, que nous avons pu lui parler quelques minutes, avant qu’il ne file chercher des gens à l’aéroport le plus proche. «Je gère aussi un service de navettes», précise-t-il, pressé.

Daniel Blair n’habite pas dans l’un des 196 appartements des Begich Towers: «75% de la ville y vit, mais nous avons aussi un ensemble regroupant une septantaine d’appartements à l’est de la ville, les Manor Condos, bâtis en 1952, où habitent les 25% restants. C’est là où je réside. Et vous voyez le chemin qui part depuis le Buckner Building? Un habitant a construit une maison dans la montagne.»

Whittier en été n’a pas le même visage que Whittier en hiver. En été, les activités maritimes, les treks et la pêche boostent son industrie touristique et attirent des gens engagés à la saison. En hiver, c’est autre chose. La ville se dépeuple. D’ailleurs, les résidents ne restent pas forcément longtemps à Whittier. «Il n’y a plus d’habitants, à ma connaissance, qui sont des descendants de l’époque des premières bases militaires», confirme le maire. Lui-même y vit depuis septembre 1993.

«Ici, personne ne vous embête»

Derrière sa caisse, Millie affiche un immense sourire. Elle vient des îles Samoa. C’est elle qui tient le Kozy Korner, la petite épicerie toute sombre, au rez-de-chaussée de l’immeuble emblématique. Elle fait partie de cette nouvelle vague de résidents en provenance des Samoa américaines, de l’île de Guam, de Hawaï et des Philippines. «Ici, c’est agréable. Personne ne vous embête, dit-elle. Je suis arrivée il y a six ans. On a vraiment l’impression de faire partie d’une communauté. Tout le monde connaît tout le monde, chacun peut jouer un rôle, et il n’y a pas de problème de sécurité. Les délinquants ne passeront tout simplement pas le tunnel, surveillé par des caméras!» Elle rigole. Et enchaîne: «Pour les parents d’adolescents, c’est aussi rassurant de savoir qu’ils ne peuvent pas sortir de la ville…»

Millie évoque aussi une autre raison de l’attrait pour Whittier: le prix des loyers. Dans les Begich Towers, un spacieux deux-pièces peut par exemple s’acheter à partir de 25 000 dollars. Pour l’école, en revanche, la situation n’est pas idéale. Une quarantaine d’élèves la fréquentent. Mais à partir de 14 ans, ils doivent poursuivre leur scolarité ailleurs. «Ou alors suivre des cours par correspondance», souligne Millie.

Whittier, on y vient quelque temps, on s’y perd, et souvent, on en repart. La ville a connu plusieurs catastrophes. Un incendie en 1953, et surtout un violent tremblement de terre en 1964, avec des tsunamis qui ont endommagé le port et tué une dizaine de personnes. En 1989, la marée noire provoquée par le naufrage du pétrolier Exxon Valdez ne l’a pas non plus épargnée. Mais les Begich Towers, elles, cimentent toujours ses habitants. Surtout les plus valeureux. Ceux qui restent aussi en hiver.


Carnet de bord (4/5)

Du cran et un spray anti-ours

Depuis les condos de June Miller dans les étages supérieurs des désuètes Begich Towers, on peut apercevoir toute la ville de Whittier et son port, ou alors, à l’arrière, plonger sur la montagne où a été creusé le tunnel. Là où se promènent parfois des ours.

Des ours dans les bennes

Aujourd’hui, contrairement à d’autres localités de la péninsule de Kenai, la ville a résolu son «problème ours». Du moins, elle s’en vante. Partout dans Whittier, les poubelles et bennes à ordures sont spécialement conçues pour que les plantigrades à l’odorat très puissant ne puissent plus les ouvrir. «Quand j’étais petit et que ma mère m’envoyait sortir les poubelles, j’avais pour habitude de d’abord jeter des cailloux sur les bennes pour voir si des têtes poilues allaient en sortir… raconte Victor Shen. Si un ours se montrait, je rentrais tout de suite avec la poubelle!» Un jour, deux ours ont même été transportés par inadvertance dans un camion-benne, vers la déchèterie, en dehors de la ville.

Victor Shen, 34 ans, siège aujourd’hui au conseil municipal de la ville. Ses parents, originaires de Taiwan, sont arrivés à Whittier au début des années 1980, où ils ont géré le Anchor Inn. Ce soir-là, Victor donnait un cours de prévention anti-ours, avec une démonstration de spray au poivre au programme. Une affiche placardée dans plusieurs endroits de la ville m’avait intriguée. Au final, la séance n’a attiré que quatre touristes. Victor Shen devait s’y attendre: comme tout habitant de l’Alaska qui se respecte, les résidents de Whittier savent pertinemment comment s’y prendre.

Alors? Pas si simple. D’abord, l’attitude à avoir varie, selon qu’il s’agit d’un grizzli ou d’un ours noir, plus petit. Pour un grizzli ou ours brun, mieux vaut ne jamais le prendre par surprise. Quand on se promène dans un lieu fréquenté par des ours – ils adorent les coins à baies –, il faut donc bien signaler sa présence, faire du bruit, parler fort. En principe, ça le fera fuir. Si malgré tout un ours se retrouve à quelques mètres de vous, il faut lui parler doucement et se montrer le plus grand possible en agitant les bras. Ne surtout pas courir (un ours, ça court vite). L’ours doit comprendre que vous n’êtes pas une proie. Autre chose à savoir: les grizzlis aiment apparemment bluffer. Ils peuvent se lancer dans des charges, puis rapidement faire demi-tour. Je prends note et j’imagine la scène. Rester calme, rester calme. Oui, rester calme, en toutes circonstances. Gloups.

Rendre les coups

En dernier recours, si l’ours ne semble vraiment pas vouloir partir et, pire, se montre menaçant, plaquez-vous au sol en vous protégeant la nuque, la tête et les organes vitaux, et en gardant le sac à dos comme élément protecteur. A ce stade, ce n’est plus qu’une question de chance. Mais les rencontres fatales avec des grizzlis restent rares en Alaska. Tout comme dans l’ensemble des Etats-Unis, où l’on compte environ trois morts par an.

«Avec un ours noir, il faut agir différemment», souligne Victor. Essayer de se réfugier dans un immeuble ou une voiture, ou rendre les coups si la bête commence à attaquer, voilà ce qu’il recommande. Ne surtout pas faire le mort. «Si battre en retraite n’est pas possible, essayez de lui rendre les coups en utilisant n’importe quel objet. Concentrez vos coups sur la face et le museau de l’ours», précise le site officiel des parcs nationaux. C’est à ce moment précis que peut aussi intervenir le spray au poivre anti-ours qui se vend dans la plupart des grandes surfaces, pour environ 35 dollars. Un must, semble-t-il. Encore faut-il être prêt à le dégainer au moment crucial. Victor nous emmène sur le parking, avec un ours en peluche comme cobaye. Pas bien compliqué. Pour la démonstration, on fera juste attention au sens du vent.

Dans la péninsule de Kenai, le saumon est roi, des chercheurs d’or sévissent et des villages, comme le pittoresque Ninilchik, vous replongent à l’époque russe. Ici, les ours sont assez fréquents. Un ours noir a même réussi à entrer dans l’école de Whittier. Mais un peu plus au sud, dans la réserve de Katmai et sur l’île Kodiak, les plantigrades sont encore plus nombreux. Les tour-opérateurs ont bien compris l’affaire: pour plusieurs centaines de dollars, ils y transportent les touristes en hélicoptère. Le bear viewing peut rapporter gros.



REPÈRE

La «dernière frontière»

C’est en 1867 que l’Empire russe a cédé l’Alaska aux Etats-Unis. Pour 7 millions de dollars. L’Alaska est devenu le 49e Etat des Etats-Unis en 1959. Si sa capitale est Juneau, c’est à Anchorage, la plus grande ville, que vit près de 40% de sa population. L’Etat, le plus étendu du pays, compte près de 800 000 habitants pour une superficie totale de 1 717 854 km².

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