Le Temps: A qui appartiennent les îlots Senkaku/Diaoyu? Jean-Luc Domenach: Il y a toujours eu un doute, Japonais et Chinois présentent des cartes différentes, mais de facto, ce sont les Japonais qui sont sur place et qui les contrôlent. Plus particulièrement, trois de ces îlots appartiennent à une famille japonaise. J’ignore par quel moyen elle est parvenue à entrer en possession de ces territoires, mais c’est la propriété revendiquée de ces îles par cette famille, ainsi que la volonté du gouvernement japonais de les nationaliser, qui a déclenché la colère chinoise. Il s’agit d’une zone sensible, qui est le théâtre d’incidents récurrents depuis une trentaine d’années, et c’est cette fois une tension interne aux élites japonaises qui est à l’origine de la discorde. Le maire de Tokyo, Shintaro Ishihara, qui est un nationaliste d’extrême droite, voulait que ces trois îlots soient nationalisés par l’intermédiaire de la ville de Tokyo. Le gouvernement japonais, beaucoup plus modéré, a réagi et a voulu s’occuper lui-même de l’affaire.

– Les Japonais sont donc responsables de la crise selon vous?

– En réalité, c’est la réaction chinoise qui l’a déclenchée. Après tout, ce sont les Japonais qui administrent ces îlots, mais la Chine a décidé de faire un scandale. Dans cette affaire, elle utilise le patriotisme pour voiler la situation économique et politique du pays, qui s’est dégradée au cours des derniers mois. Sur le plan économique, le taux de croissance a diminué, sans doute davantage que les autorités ne l’admettent, et le ralentissement économique est vraisemblablement à l’origine d’une augmentation des troubles sociaux dans certaines régions industrielles. Le deuxième facteur, encore plus grave, est celui de la santé politique déclinante du régime: des incidents ont ébranlé les élites chinoises ces derniers temps comme l’affaire Bo Xilai, ou le fait que l’on ne voit plus Xi Jinping. Mais surtout, on assiste aux préparatifs confus de ce fameux congrès du Parti communiste (ndlr: qui devra désigner des futurs dirigeants du pays). Il est notamment question d’une purge qui devrait affecter tous les anciens amis de Bo Xilai. Tout cela contribue à fragiliser la direction chinoise qui choisit de masquer sa vulnérabilité par un moyen éprouvé: la mobilisation nationaliste contre l’ennemi juré qu’est le Japon.

– Quelles seront les conséquences de la crise?

– Il ne faut pas monter cette affaire en épingle, les manifestations en Chine demeurent très contrôlées par le gouvernement. Lors d’un précédent épisode de crise, en 2005, j’étais sur place et j’ai pu voir la manière dont les choses s’organisaient: les Jeunesses communistes louaient des cars, emmenaient des étudiants devant l’ambassade japonaise, se débrouillaient pour qu’un ou deux excès viennent émailler le défilé avec quelques bris de vitrines à la clé, mais tout restait très encadré. Cela n’a pas changé.

– Ces manifestations ne risquent-elles pas de se retourner contre le gouvernement?

– Ce n’est pas impossible et ce danger plaide pour qu’elles ne durent pas. Plus cette situation se prolongera, plus cela desservira le gouvernement chinois.

– Vous ne pensez pas que la situation puisse évoluer vers un conflit militaire entre les deux pays?

– Non, je ne crois pas que ce soit une éventualité. A Pékin, le but des dirigeants est de focaliser l’attention sur l’adversaire japonais, mais ils vont bientôt prendre conscience que cette affaire a plus d’inconvénients que d’avantages. Egalement parce que les Américains ont décidé de se charger de l’affaire. Le chef du Pentagone, Leon Panetta, s’est ainsi rendu à Tokyo et à Pékin pour calmer les choses. Cela ne devrait pas manquer d’alerter les Chinois sur le fait que la situation actuelle permet de faciliter le retour diplomatique et stratégique des Etats-Unis dans la région, alors que la Chine a toujours eu pour politique de les écarter autant que possible de cette zone du Pacifique.