Les quatre adolescents, pourtant annoncés volontaires, ont grimacé avant de répondre aux questions dans une salle annexe. «Ce n'est pas le cours de politique; on l'a déjà eu. Et sur Jörg Haider nous n'avons rien à dire dans le Vorarlberg», plaisante l'un d'eux. Tamer, Jakob, Simon et Ayjun ont 15 ans et pourront l'an prochain se prononcer lors des élections régionales de leur Land, le Vorarlberg, voisin de Saint-Gall. Le plus «suisse» des Länder. A l'extrémité ouest de cette région très industrialisée, c'est le Rhin, aux reflets terreux en cette journée d'automne, qui se faufile en frontière discrète mais résistante (voir encadré), pour se jeter dans le lac de Constance.

Dans la «Polytechnische Schule» de Dornbirn, ville de 46000 habitants, les 300 étudiants effectuent une année intermédiaire avant de décider de leur avenir professionnel. La politique fait partie du cursus. Lors des élections législatives du 28 septembre, le droit de vote à 16 ans est entré en vigueur. Or, selon les analyses réalisées à l'échelle nationale par l'institut GfK, quelque 47% des ados entre 16 et 19 ans auraient voté pour l'un des deux partis d'extrême droite sortis grands vainqueurs, le FPÖ (Parti de la liberté) et le BZÖ (Alliance pour l'avenir), du défunt Jörg Haider. Motivation répétée: les abus des unguten (mauvais) étrangers.

Dans le Vorarlberg, où les conservateurs de l'ÖVP sont au pouvoir, les deux partis d'extrême droite, après une campagne anti-minarets, ont réussi une forte progression, avec un total de 28,87% des voix (13% en 2006). Jakob s'interroge: «Je ne sais pas comment j'aurais voté. Nous, ici, n'avons pas de problèmes avec les étrangers. Nous remarquons simplement que les pauvres deviennent de plus en plus pauvres.»

Un micro-trottoir révèle une frustration latente qui aboutit souvent à la question de l'immigration. «Les médias insistent sur la montée de l'extrême droite. Or, nous avons voulu dire stop à la coalition au pouvoir (ndlr: conservateurs et sociaux-démocrates). Depuis deux ans, rien ne se fait, les abus sociaux ne sont pas punis», s'enflamme Nicole Hosp, 26 ans, membre du FPÖ depuis qu'elle a entendu Jörg Haider il y a dix ans. «Car il s'est assis à la table du peuple avec un discours clair.» A l'heure du café, cette secrétaire explique, très enthousiaste, que les relations avec les étrangers sont le principal problème, qu'il faut leur apprendre à respecter les coutumes autrichiennes et que son parti «n'a rien de nazi malgré tout ce que l'on fait croire».

Dans cette région économiquement forte et géographiquement aux antipodes de Vienne, l'indépendance est un trait de caractère et de fierté. Même les partis de droite sont plus «libéraux», note un journaliste des Vorarlberger Nachrichten. Alors, vote de protestation contre une paralysie gouvernementale ou percée vigoureuse des extrêmes? Le lever du bras droit est-il une caractéristique autrichienne lorsque le médecin vérifie ses réflexes en tapotant sur son genou, comme le suggère ironiquement un dessinateur de presse? Les rapports de l'Autriche avec l'extrême droite remuent à nouveau les esprits. La célébration en mythe du leader populiste Jörg Haider, déjà comparé à Lady Di ou John Kennedy, vient s'y greffer.

A l'ouest du pays, le charisme du politicien de Carinthie a moins convaincu, et la majorité s'entend pour dire que le BZÖ, créé après le schisme en 2005, est promis à la disparition. Son frère ennemi et ancien parti FPÖ, dirigé par le fringant Heinz-Christian Strache, très proche de l'électorat jeune et connu dans les discothèques de Vienne, pourrait récupérer des voix.

La population s'habitue à un discours d'extrême droite qui ne choque plus même du côté des jeunes, observe, très pessimiste, le chef des Verts du Vorarlberg, Johannes Rauch. Durant la campagne, des thèmes qui leur sont proches, comme le prix du permis de conduire ou la préservation de places d'apprentissage, ont peu mobilisé. En revanche, les slogans accrocheurs des extrêmes ont convaincu. «C'est aussi aux partis de s'interroger sur la manière de communiquer avec les jeunes. Le vote à 16 ans ne doit pas être remis en question.»

Dans la classe de Dornbirn, Tamer, né en Autriche mais de famille turque, illustre à sa manière cette polarisation: «J'aurais voté pour les écolos. Ce sont les seuls qui prennent la défense des étrangers. Et les seuls que je connais avec le FPÖ.» Dans le district de la plus grande ville du Vorarlberg, la communauté étrangère représente 23% de la population. Beaucoup sont venus durant l'âge d'or de l'industrie textile, d'abord sans intention de s'installer. Les problèmes d'intégration concernent la génération suivante, analyse Wolfgang Macho, le directeur de l'école. Il n'était pas prévu qu'elle vive en Autriche et son insertion ne s'est jamais faite. «Cette génération parle mal allemand et mal turc, mais répète que les habitants du Vorarlberg rejettent les étrangers. Et cela agace surtout quand des partis alimentent les aigreurs.»

Dans ce coin de pays à l'étroit entre ses montagnes, les élections régionales de 2009 auront le mérite de l'attractivité, après la déconfiture des partis majoritaires cet automne. Pour cette échéance, le FPÖ s'est arrogé les services d'un bureau de communication suisse: celui qui a assuré la campagne fédérale de l'UDC en automne 2007 et qui a marqué les esprits. Avec des moutons.