Le tir de fusée nord-coréen ne passe pas. Satellite selon Pyongyang, missile selon Washington, l’engin a survolé le Japon le 5 avril dernier avant de s’abîmer dans l’océan Pacifique, provoquant un rappel à l’ordre des Nations unies. Lundi, le Conseil de sécurité a «condamné» le lancement et annoncé un réajustement des sanctions appliqué à la Corée du Nord. Mardi, le régime communiste a rétorqué en quittant les négociations ouvertes depuis 2003 sur son programme nucléaire avec les Etats-Unis, la Chine, le Japon, la Russie et la Corée du Sud. «Nous allons prendre des mesures pour rouvrir nos installations nucléaires désactivées […] et retraiter des tubes de combustible nucléaire usagés provenant des réacteurs expérimentaux», ont ajouté les dirigeants. L’analyse de Jean-Vincent Brisset, directeur de recherche à l’Institut de relations internationales et stratégiques, à Paris.

Le Temps: Quelle importance doit-on accorder aux menaces nord-coréennes?

Jean-Vincent Brisset: Le scénario dure depuis seize ans. C’est un jeu extrêmement pervers entre les Etats-Unis et la Corée du Nord, les quatre autres sont simplement priés d’être là comme fournisseurs de sécurité, d’aide alimentaire, d’argent ou de considération. Washington a voulu expérimenter ses théories sur la contre-prolifération en Corée du Nord, or celle-ci se révèle être un partenaire tordu.

– Comment voyez-vous la suite?

– Plus les Nord-Coréens sont méchants, plus ils reçoivent. Le jeu consiste donc à menacer pour obtenir davantage de blé, de riz ou de pétrole. Cette fois-ci ne fera pas exception.

– Le tir du 5 avril est-il, dans ce contexte, une provocation à dessein? Il est présenté comme le lancement d’un satellite par la Corée du Nord, d’un missile par les Etats-Unis. Quelle est votre analyse?

– Pyongyang sait très bien que ce genre de tir sera utilisé ensuite par les Etats-Unis pour pointer la menace du doigt et mieux vendre son système antimissiles. Cela dit, jusqu’à preuve du contraire, il s’agit bien d’un satellite. Il y a plusieurs Etats voyous sur le plan balistique – la Corée du Nord, l’Iran et Israël – mais la communauté internationale ne les traite pas de la même manière; Israël fait ce qu’elle veut, l’Iran est plus ou moins fortement condamné et Pyongyang est immanquablement critiqué.

– La Corée du Nord cherche-t-elle à tester la nouvelle administration américaine, après la clémence affichée par Barack Obama à l’égard de l’Iran?

– Obama arrive effectivement avec une équipe neuve, pas encore paralysée par l’administration. D’un autre côté, les lobbies guerriers se remettent en place. Quand un nouveau président américain prend ses fonctions, certains pays causent et d’autres testent. Les Européens, ainsi, n’ont de cesse d’évoquer le «gentil garçon» qu’est Barack Obama, les Asiatiques préfèrent le tester. Les derniers agissements nord-coréens s’expliquent donc en partie par cette volonté, de même que les bateaux chinois qui ont failli entrer en collision avec un navire de la marine américaine au début du mois de mars.

– Les négociations semblent toujours buter sur la question du processus de vérification. Qu’en est-il réellement?

– Lorsque l’Agence internationale pour l’énergie atomique procède à des vérifications en Iran ou dans l’Irak de Saddam Hussein et assure qu’il n’y a pas de programme d’armement nucléaire, on lui demande de se taire. Lorsque l’administration américaine fait ses propres contrôles, elle trouve des choses. C’est un grand jeu de rôle. Chaque fois que la Corée du Nord se dit prête à accepter des experts internationaux et plus ou moins indépendants, Washington pose de nouvelles conditions. Je suis persuadé qu’un certain nombre de personnes, aux Etats-Unis, savent exactement quelle est la progression du nucléaire nord-coréen mais font en sorte que la vérité n’apparaisse pas pour différentes raisons: elles appartiennent au lobby militaro-industriel, la Corée du Nord est un champ d’expérimentation pour l’Iran, c’est un ennemi pratique, un épouvantail que l’on peut dégonfler à tout moment, le dossier, enfin, permet de gérer le Japon par ricochet.

– Sait-on où en est réellement le programme nucléaire nord-coréen?

– L’essai nucléaire de 2006 était un faux essai ou un essai raté. Aucun pays ne sait faire un premier essai à 0,3 kilotonne. Quant à un éventuel progrès réalisé depuis, je ne vois pas avec quel matériel.