Podemos, ou la patrie décomplexée

Europe Comme Syriza, Podemos flirte avec le réflexe «souverainiste»

Ailleurs en Europe, une tendance comparable est visible

Mais en Espagne, le jeu se complique par la présence des nationalistes catalans

Pour une bonne moitié des Espagnols, la «patrie» est pratiquement devenue un mot tabou. Trop imprégné, encore, par l’utilisation qu’en ont faite pendant des décennies le franquisme et ses héritiers; trop connoté, trop affirmatif, trop arrogant. Mais surprise: ce concept abandonné par les socialistes et la gauche est en voie de devenir acceptable. Pour autant qu’il soit prononcé par Pablo Iglesias, le très télévisuel chef du mouvement Podemos («Nous pouvons»).

La patrie? Oui, elle peut redevenir «source de fierté», mais à la condition qu’elle soit comprise de manière différente, dit en substance Iglesias. Nul besoin d’un drapeau ou d’un hymne national aux accents militaires. Ce serait même l’exact inverse: «Notre patrie, ce sont les gens», dit-il. Ou encore: «Le respect de la patrie, c’est le respect des droits sociaux et des institutions publiques, de la santé et de l’éducation.»

A l’instar de Syriza en Grèce, Podemos est en passe de bousculer le paysage politique espagnol. Deux des rameaux d’une nouvelle gauche «souverainiste», décomplexée face à l’affirmation de l’identité nationale et susceptible de s’étendre aux quatre coins de l’Europe (lire ci-dessous)? Il y a deux ans, le président de la Commission européenne de l’époque, José Manuel Barroso, proclamait déjà cette gauche anti-mondialiste aussi dangereuse que l’extrême droite en ce qui concerne l’avenir du projet européen. Mais c’était alors à la gauche… française, incarnée par le ministre du Redressement productif Arnaud Montebourg, que s’en prenait en réalité José Manuel Barroso. Presque de la préhistoire.

Aujourd’hui, les dirigeants de Syriza et de Podemos ne cachent pas leur sympathie réciproque. Mais le mouvement espagnol, encore davantage que son cousin grec, manie à loisir l’ambiguïté. A tel point que le jeune Pablo Iglesias, issu d’une famille socialiste anti-franquiste, en vient même à contester le fait que Podemos s’inscrive dans la lignée de la gauche espagnole. «Cela n’a rien à voir avec la gauche», proclamait-il la semaine dernière dans une tribune destinée à expliquer le succès de son mouvement et publiée par le journal El Pais.

«En politique, poursuivait-il, il s’agit de définir soi-même le terrain de bataille.» Gauche ou droite, souverainiste ou internationaliste: ce sont de vieux clivages, utilisés à tort aujourd’hui par une «caste» politique qu’il s’agit de dépasser. Podemos, pour l’instant, refuse de se placer sur ce terrain de confrontation, un peu par choix, mais surtout par nécessité, sous peine de faire imploser le mouvement avant les prochaines élections qui, en novembre, devraient sonner sa consécration.

«En réalité, le concept que Podemos place au centre de son discours est celui de «peuple». C’est sur lui qu’il s’appuie pour promouvoir le changement et pour rassembler aussi large», affirme Josep Ramoneda, philosophe et écrivain espagnol. Mais l’analyste catalan en est convaincu: «Tôt ou tard, il devra jouer la carte de l’Espagne, c’est certain.»

Issu du mouvement des Indignés espagnols, organisé en ce qu’il appelle des «cercles», qui ressemblent à des comités de quartier, Podemos est surtout centré autour de la personnalité charismatique de son leader. Mais même pour cet habile débatteur, devenu en un tournemain l’homme politique le plus populaire du pays, l’exercice s’apparente à la quadrature du cercle.

S’il s’en prend, certes, à «l’Europe des banquiers», le mouvement espagnol peut en effet difficilement se déclarer opposé à la construction européenne dans un pays qui, pendant des décennies, a gardé le regard tourné vers l’Europe et qui reste encore aujourd’hui, malgré les dures mesures d’austérité, très largement europhile. Il ne sera pas question, notent ses idéologues sur tous les tons, de réclamer une éventuelle sortie de la zone euro. C’est aussi, soit dit en passant, la ligne officielle qu’ont toujours défendue les dirigeants de Syriza.

Mais surtout, l’Espagne est un pays sur lequel plane aussi la menace d’une possible sécession de la Catalogne, et peut-être du Pays basque. Et jouer «la carte de l’Espagne» peut donc se révéler particulièrement délicat en termes électoraux. «Si Podemos insiste trop sur l’unité espagnole, ses alliés catalans ne pourront pas le suivre», assure encore Josep Ramoneda. Or, si Podemos a triomphé aux dernières élections régionales, aussi bien à Barcelone, à Madrid, à Valence qu’à la Corogne, il le doit à toute une galaxie d’autres forces sociales et politiques dont il est dépendant.

Podemos est donc sur le fil. Face aux scandales de corruption qui gangrènent le Parti populaire du premier ministre Mariano Rajoy, il vise à empiéter sur l’électorat de droite en s’emparant du discours sur la souveraineté. Mais dans le même temps, un pas trop décidé dans cette direction pourrait lui être rapidement fatal face aux nationalistes catalans ou basques.

«En politique, la forme et le ton sont aussi importants que le fond, voire davantage», notait Pablo Iglesias dans la même tribune. Puis, comme pour se donner du cœur au ventre: «Les changements politiques profonds sont seulement possibles dans les moments exceptionnels comme celui que nous traversons. Mais cela requiert des stratégies précises.»

Podemos prometde rester dans l’euro. C’est aussi ce que promettaient les dirigeants de Syriza