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Le poids des images sort le conflit au Yémen de l'oubli

Une petite fille émaciée, devenue le symbole des souffrances des Yéménites, est décédée, a-t-on appris jeudi. Une image peut-elle faire bouger les lignes de ce conflit enlisé qui a provoqué la pire catastrophe humanitaire du monde?

La petite Amal Hussain est morte dans un camp de réfugiés au Yémen, a révélé jeudi le New York Times. Depuis qu’elle a été publiée par le journal américain la semaine dernière, sa photo montrant son corps décharné et son regard dans le vague est devenue le symbole des souffrances du Yémen, pays menacé par une famine majeure après trois ans de guerre. Selon l’ONU, 14 millions de personnes seraient menacées par la malnutrition et les maladies associées, dont la moitié d’enfants, soit la moitié de la population.

Ce que peuvent faire les humanitaires est largement insuffisant face à l’ampleur de la catastrophe

Sarah Alzawqari, porte-parole du CICR

Ce cliché, qui a fait le tour du monde malgré sa suspension temporaire par Facebook mais que nous ne pouvons reproduire pour des questions de droits d’auteur, peut-il stopper la descente aux enfers du Yémen? Ou l’émotion va-t-elle retomber et les combats se poursuivre dans l’indifférence générale?

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Le regain d’intérêt pour ce conflit ignoré n’est pas innocent. Il intervient alors que l’Arabie saoudite, qui est intervenue militairement en 2015 chez son voisin contre l’avancée des rebelles houthis soutenus par l’ennemi juré iranien, est sous une pression inédite depuis l’assassinat du journaliste d’opposition Jamal Khashoggi dans le consulat saoudien à Istanbul.

L'embarras des soutiens de Riyad

Les alliés occidentaux de Riyad qui livrent des armes à la pétromonarchie, à commencer par les Etats-Unis, sont également sur la défensive. Plusieurs pays, dont la Suisse, ont suspendu leurs livraisons au royaume. Mardi, Washington et Londres ont appelé l’Arabie saoudite à un cessez-le-feu, pour l’instant en vain. L’aviation de Riyad a encore mené des raids sur la capitale, Sanaa, ce vendredi.

En attendant un hypothétique répit, les Yéménites continuent de payer le prix fort d’enjeux qui les dépassent. Selon le New York Times, la fillette de 7 ans est décédée après avoir quitté un centre de santé à Aslam, au nord-ouest de Sanaa, une zone contrôlée par les rebelles et soumise aux bombardements, ainsi qu’au blocus de la coalition menée par l’Arabie saoudite. C’est là que le photographe de guerre Tyler Hicks l’a prise en photo, de même que d’autres enfants sévèrement malnutris. «Elle était allongée sur un lit accompagnée de sa mère. Les infirmières la nourrissaient toutes les deux heures avec du lait, mais elle vomissait régulièrement et souffrait de diarrhée», raconte le Times.

«Pas d'argent pour la ramener à l'hôpital»

La petite fille est ensuite retournée dans le camp de réfugiés, où elle vivait depuis trois ans après avoir dû fuir les bombardements saoudiens. Le médecin avait recommandé que la fillette, toujours très affaiblie, reçoive des soins spécialisés dans un centre géré par l’ONG Médecins sans frontières (MSF) dans la ville d’Abs, à seulement une quinzaine de kilomètres de là. «Mais je n’avais pas d’argent pour la ramener à l’hôpital», a expliqué jeudi en larmes la mère au New York Times. Amal est décédée le 26 octobre, le jour où le reportage du quotidien paraissait.

«C’est tragique et extrêmement frustrant, réagit Charles Gaudry, responsable des opérations au Yémen pour MSF. C’est un cas emblématique de la situation au Yémen, où les gens ne peuvent même plus faire un petit trajet. Ils n’en ont plus les moyens et le prix du fuel a explosé.» Dans cette guerre, le manque d’accès aux soins et les pénuries font un nombre incalculable de victimes en plus de celles des bombardements et des combats. Autre complication, relève Charles Gaudry, «la ligne de front se rapproche de la ville d’Abs et les autorités interdisent à MSF de se déplacer aux alentours pour venir en aide à la population. Les parties au conflit doivent favoriser en priorité l’accès humanitaire.»

1,8 million d’enfants âgés de moins de 5 ans sont en situation de malnutrition aiguë

Geert Cappelaere, directeur de l’Unicef pour le Moyen-Orient

«Les Yéménites font face à des choix impossibles, confirme Sarah Alzawqari, porte-parole du Comité international de la Croix-Rouge (CICR). Il n’y a pas une seule famille dans le pays qui ne soit pas endettée.» Au Yémen, le CICR a fourni ces derniers mois une aide alimentaire à un demi-million de personnes ainsi que de l’eau potable à deux millions d’autres. «Mais tout ce que peuvent faire les humanitaires est largement insuffisant face à l’ampleur de la catastrophe», continue-t-elle.

Plus qu'un cessez-le-feu

Sous les coups de boutoir de l’aviation saoudienne et de ses alliés, le système de santé s’est effondré. L’économie est étranglée par le blocus imposé aux zones rebelles sous couvert d’empêcher le ravitaillement en armes des rebelles houthis. Dans ce contexte, une suspension des hostilités serait loin d’être suffisante, avertissait jeudi un responsable onusien. «Aujourd’hui, 1,8 million d’enfants âgés de moins de 5 ans sont en situation de malnutrition aiguë», a précisé le directeur de l’Unicef pour le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord, Geert Cappelaere, dans un entretien à l’AFP.

Malgré cette situation désespérée, les humanitaires sont réticents à l’idée de diffuser eux-mêmes des photos d’enfants faméliques, par respect pour la dignité de leurs patients. Le New York Times s’est justifié auprès de ses lecteurs dans un long post. Il affirme avoir longuement débattu sur l’opportunité de publier ces photos chocs. «L’histoire du Yémen avec toutes ses souffrances doit être racontée et les mots ne sont pas suffisants, justifiait le Times. Les photos sont brutales, mais brutalement honnêtes.» 

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