«Il faudra qu’on vous invite à poser la première botte de paille», s’amuse l’architecte devant le terrain vague où sera bientôt construite une école maternelle dotée d’une ossature en bois garnie de paille et d’une toiture végétalisée. La plaisanterie s’adresse à la nouvelle maire écologiste de Poitiers, Léonore Moncond’huy, récemment propulsée à la tête de la ville française de 88 000 habitants avec sa liste citoyenne. Ce jour de novembre, sous un soleil automnal, elle vient présenter à la presse locale un projet de bâtiment à «énergie positive», la première pierre d’une longue mandature verte.

«Pour une maire, c’est un moment fort», sourit-elle devant la petite assemblée avant de céder rapidement la parole à son adjointe chargée de l’Education. Alors que des rayons de soleil s’infiltrent entre les épais rideaux de l’actuel établissement scolaire vieillissant, la nouvelle élue rechigne à prendre la lumière. Agée de 30 ans, elle s’efface au profit du collectif, philosophie placée au centre de son action politique. Jusqu’aux cartons protocolaires qui mentionnent sobrement «l’équipe municipale», sans distinction particulière pour «Madame la maire».

Victoire retentissante

Son visage est pourtant apparu à la faveur de la «vague verte» qui a déferlé en juin sur le second tour des municipales, donnant un coup de projecteur spectaculaire sur la personnalité et les convictions de cette ancienne scoute. Jusqu’alors, elle n’était qu’une conseillère régionale méconnue de la Nouvelle-Aquitaine. «L’écologie gagne du terrain au niveau local, et pas seulement dans les zones urbaines», assure Léonore Moncond’huy, encore marquée par sa victoire retentissante face aux socialistes, au pouvoir depuis 1977. Aucune femme n’avait encore dirigé cette ville bâtie sur un promontoire, dans le centre du pays.

Si l’édile s’inscrit dans la continuité, elle marque toutefois son territoire. La transition écologique, accompagnée d’un idéal de justice sociale, irrigue les politiques publiques. Grâce à son plan vélo, elle veut rendre le centre urbain plus respirable. Grâce à son plan végétalisation, elle compte «changer la face de la ville». Grâce à son plan «Vacances pour tous», elle souhaite offrir un moment de liberté aux enfants dont les parents se serrent la ceinture. Elle mise également sur la concertation pour ne pas braquer les citoyens, jusqu’à défendre la création d’une assemblée citoyenne qui compterait 150 membres.

Etat interpellé

«Pendant la campagne électorale, nous sommes partis des besoins de la population pour ne pas proposer des idées hors sol», raconte-t-elle dans son bureau illuminé par les vitraux qui ornent la façade Second Empire de l’Hôtel de Ville. Ses premiers pas sont scrutés avec bienveillance par ses administrés, jusqu’aux petits commerçants, électorat traditionnellement acquis à la droite. C’est du moins un bruit qui court: les rideaux des boutiques sont tirés et les mines renfrognées. Etrange ambiance dans cette ville habituée à la fourmilière estudiantine, aux éclats de rire nocturnes de jeunes enivrés, fraîchement libérés du regard parental. «Ce n’est pas la terre des empoignades et des envolées lyriques», glisse Alain Defaye, directeur départemental du quotidien La Nouvelle République et observateur de la politique locale. Mais cette transition en douceur n’échappe pas aux aléas d’un début de mandat, ni aux soubresauts de l’actualité.

«Ce qui occupe mon début de mandat, c’est l’urgence sociale. Tous les indicateurs sont au rouge avec la crise sanitaire, déplore Léonore Moncond’huy. De nombreuses personnes ont perdu leur emploi et c’est autant de familles qui émargent aujourd’hui à l’aide alimentaire.» Une réalité statistique interpelle: avant la crise, 24% des habitants de Poitiers vivaient sous le seuil de pauvreté (moins de 1000 euros par mois) selon l’Institut national de la statistique et des études économiques. La situation pourrait se dégrader dans les quartiers populaires. De quoi pousser la maire, avec le soutien de ses homologues écologistes, à adresser une lettre au premier ministre, Jean Castex. «Le quoi qu’il en coûte ne concernait que les entreprises. Aujourd’hui, il faut tenir compte de la situation des citoyens, de la population et nous n’avons pas les moyens financiers d’agir seuls», préviennent-ils dans leur missive envoyée vendredi dernier.

Sentiment de déclassement

«Si la municipalité n’apporte pas de réponse à ce public en difficulté, si on ne favorise pas la mixité sociale dans les quartiers, il y a un risque», pointe Anthony Brottier, qui représentait La République en marche au moment de la municipale poitevine. L’élu d’opposition s’inquiète de la possible montée d’un ressentiment générateur de violence. A 34 ans, ce directeur d’un organisme de la fonction publique hospitalière a fait campagne pour «un avenir plus attractif». La voie empruntée par la maire le préoccupe. «La majorité se refuse à parler d’attractivité, on risque de ne pas générer d’emplois sur le territoire», alerte-t-il dans un bureau dépouillé, niché dans une aile de la mairie.

«L’idée n’est pas tant d’attirer de grosses entreprises que de valoriser les spécificités du territoire», explique Léonore Moncond’huy, dont le programme se trouve à l’épreuve de la crise économique naissante et de la joute politique. Jusqu’à la réforme territoriale de 2014, Poitiers jouissait du statut de capitale régionale. Depuis, un sentiment de déclassement s’installe dans la cité, désormais perdue au milieu d’une vaste zone qui s’étend jusqu’à la frontière espagnole. Une bataille est engagée pour préserver des atouts essentiels. La commune dispose d’un centre hospitalier à la pointe et d’une université qui rassemble 30 000 étudiants. Un dolmen, érigé sur la voie qui mène au campus, symbolise son ancrage historique. Selon Rabelais, Pantagruel l’aurait arraché d’une falaise pour en faire une table de banquet pour les étudiants. Poitiers doit également son rayonnement au Futuroscope, un parc de loisirs qui joue avec la technologie. «Mes prédécesseurs ont mis toute leur vie dans ce projet, parfois au détriment du patrimoine historique de la ville», juge-t-elle.

Ligne de fracture

Cette force historique pourrait-elle s’effriter? Alain Claeys, maire de la ville pendant douze ans, met en garde sa successeure: «Cette approche n’est pas responsable, Poitiers fait partie des 15 agglomérations françaises qui ont un grand potentiel d’attractivité. Il faut jouer cette carte. Ce n’est pas qu’une question d’argent, il s’agit également de maintenir de bonnes conditions de vie.» Dans une maison cossue, à quelques pas de la cathédrale, le baron socialiste revient sur sa récente déconvenue électorale. Une chute brutale. «Je vous rassure, je ne suis pas en souffrance, assure-t-il avec bonhomie. La démocratie n’est jamais douloureuse.» Il avait d’abord annoncé sa volonté de quitter le Conseil municipal, avant de revenir par la petite porte: «Je suis né à Poitiers, je ne pouvais pas disparaître du jour au lendemain.» S’il se refuse à adopter un ton «paternaliste», l’homme de 72 ans peine à retenir ses coups en raison de «clivages importants».

Une ligne de fracture apparaît sur l’épineux débat autour de la laïcité, au cœur de la guerre des gauches françaises. Fin octobre, à l’occasion d’une rencontre houleuse entre Sarah El Haïry, secrétaire d’Etat à la Jeunesse et à l’Education, et des jeunes, le 12e adjoint à la maire de Poitiers a livré son opinion sur l’encadrement des signes religieux dans l’espace public. Une loi datant de 2004 qui a des «fondements islamophobes», selon le jeune élu communiste présent à l’événement. Alors que la polémique enfle, il maintient ses propos «à titre personnel». «Dès qu’il y a un problème, l’argument du collectif est oublié, la municipalité évoque une position individuelle… Que l’adjoint à la jeunesse fasse une telle déclaration est proprement scandaleux», tonne Alain Claeys.

Feuille de route claire

Interrogée sur ce point, Léonore Moncond’huy prend une inspiration, comme pour chasser son embarras: «Il a reconnu avoir défendu un point de vue militant et maladroit. Je ne me reconnais pas dans ses propos.» L’élue verte pointe la vision universaliste «incantatoire» de son prédécesseur socialiste. «A quel moment cette posture répond-elle aux ressentis des jeunes? C’est une cocotte-minute qui risque d’exploser. Il est important de créer des espaces où le malaise peut s’exprimer.» Le marcheur Anthony Brottier voit dans cet épisode le signe d’une inexpérience: «Son équipe a de la peine à se mettre au niveau.»

La maire de Poitiers craint-elle de perdre la main? «Le mandat est clair, chaque élu dispose d’une feuille de route précise. L’horizontalité n’exclut pas le contrôle, rétorque-t-elle. On pourrait faire face à des couacs pendant le mandat mais on a des outils pour se remettre dans le cadre, du débat jusqu’au vote.» L’ancienne scoute campe sur ses positions. Fini l’accusation de laxisme, fini le procès en légitimité. L’écologie politique s’ancre durablement dans les localités de la République, terreau d’une ambition présidentielle grimpante.


Un Vert à l’Elysée, l’espoir affirmé

Fourbir ses armes avant la campagne présidentielle. Ce week-end, le parti Europe Ecologie-les Verts se réunit en Conseil fédéral pour entériner l’organisation d’une primaire afin de désigner le ou la candidate pour 2022. Après avoir gagné des communes importantes comme Lyon, Bordeaux, Strasbourg, Poitiers, Besançon ou encore Annecy, les écologistes lorgnent le palais de l’Elysée. Et la victoire à la présidentielle fait peu de doute, à en croire le maire de Bordeaux, Pierre Hurmic. Selon lui, «le temps de l’écologie est venu».

Il avance toutefois avec prudence dans un paysage politique morcelé: «J’ai vu que Jean-Luc Mélenchon avait décidé de s’imposer définitivement dans le paysage politique de la présidentielle. Je ne souhaite pas que nous fassions preuve de la même précipitation», prévenait-il récemment sur franceinfo. Un constat partagé par son homologue poitevine, Léonore Moncond’huy, qui a bâti son succès électoral sur un rassemblement citoyen: «Le parti écologiste ne répond pas à lui seul au besoin d’écologie. Mais je ne crois pas à l’union de la gauche, qui susciterait une certaine défiance. Il faut un projet qui parle à tout le monde, au-delà d’une stratégie uniquement partisane.» F.D.