Entre Bruxelles et Moscou, le poker menteur énergétique est parti pour durer. Compte tenu du veto mis par la Pologne à l'ouverture de négociations formelles sur un nouveau pacte de coopération lors du sommet UE-Russie de ce vendredi à Helsinki (Finlande), Vladimir Poutine et ses interlocuteurs européens devraient à nouveau faire étalage de leurs divergences.

La Russie, qui fournit aux Vingt-Cinq 44% de leur gaz et 30% de leur pétrole, ne veut toujours pas ratifier la charte européenne de l'énergie adoptée en 1994 à Lisbonne par 51 Etats. Ce texte prévoit une protection mutuelle des investissements et impose à ses signataires de ne pas bloquer le transit énergétique en cas de crise. Il s'agit d'une sorte de code de bonne conduite qui vise à obtenir une égalité de traitement économique pour tous les acteurs européens du secteur et à empêcher un pays producteur d'utiliser l'énergie comme un levier politico-diplomatique aux détriments des pays consommateurs. Des exigences dont ne veut pas entendre parler le gouvernement de Vladimir Poutine, arc-bouté sur le quasi-monopole du géant Gazprom à l'intérieur de ses frontières et prêt, comme il l'a fait avec l'Ukraine l'hiver dernier, à fermer le robinet du gaz pour servir ses intérêts stratégiques.

Pour l'Union européenne, le temps presse. L'actuel accord de coopération avec la Russie, qui constitue le cadre général des échanges entre Moscou et les Vingt-Cinq, expire fin 2007. Or ne pas avoir préparé d'ici là un nouveau texte, assorti de dispositions à moyen terme en matière énergétique, laisserait les mains libres aux futurs oukases de Vladimir Poutine. D'autant que celui-ci est soupçonné de chercher à nouer des alliances avec l'Algérie et les pays d'Asie centrale pour constituer une sorte d'OPEP du gaz.

L'Europe, en somme, craint de se retrouver exposée au bon vouloir de la Russie et à ses conditions à géométrie variable. Moscou vient ainsi d'augmenter le tarif du gaz facturé à la Biélorussie, malgré le fait que le régime du président Loukachenko lui est favorable. «L'utilité politique de ce dernier n'est plus aussi importante qu'avant, donc les prix remontent», analyse Charles Esser, expert énergétique à l'International Crisis Group (ICG) de Bruxelles. Les craintes au sein de l'UE sont particulièrement fortes en Pologne, en Suède et dans les pays Baltes depuis la conclusion d'un accord russo-allemand sur la construction d'un gazoduc sous-marin de 1200 km et 27,5 milliards de m³par an, qui contournera l'Europe du nord par la Baltique.

Solidarité européenne

C'est là que la partie vire au poker menteur. Selon des experts de Bruxelles, la persistance du veto polonais à l'ouverture de négociations ne fait pas que des mécontents au sein des Vingt-Cinq. Si ce blocage d'un membre, permis par la règle de l'unanimité, a été jugé hier regrettable par l'Allemagne, d'autres montrent de la «compréhension» pour l'intransigeance de Varsovie: «Les Européens savent que la Russie de Poutine a besoin de l'argent du gaz, poursuit Charles Esser. Ils n'ont pas non plus confiance dans les chiffres et les promesses russes. En clair, le veto polonais permet de gagner du temps et de montrer à Moscou que les Etats membres de l'UE demeurent solidaires.»

Les Européens attendent aussi de savoir si la Russie peut supporter le coût de ses pratiques monopolistiques. Récemment, le géant Gazprom a ainsi rompu les négociations en cours avec plusieurs groupes étrangers (dont le norvégien Norsk Hydro) pour l'exploitation de l'immense champ gazier de Shtokman, en mer de Barents. Mais la compétence de Gazprom en matière offshore est très réduite. L'accroissement des acquisitions de gaz par la Russie au Turkménistan, pour maintenir son niveau d'exportations vers l'UE, est aussi problématique. Des revirements sont possibles.

Restent enfin, pour l'Union européenne, à se mettre aussi d'accord en son sein sur certaines demandes justifiées de la Russie. Gazprom, toujours lui, exige de pouvoir accéder au marché de la distribution d'énergie en Europe. Helsinki va donc surtout permettre, en matière énergétique, de mieux préciser les termes du futur «donnant-donnant».