Intégration

Polémique en Allemagne autour de l’emploi des réfugiés

Les chiffres de l’emploi des réfugiés en Allemagne peuvent être interprétés de différentes manières. C’est ce que montre le désaccord entre la fédération patronale allemande BDA et le quotidien populaire «Bild Zeitung»

Cheveux soigneusement peignés en arrière, chemise noire, large sourire… Jamshid a presque toujours du mal à croire en sa bonne étoile. Arrivé en Allemagne avec le flot des réfugiés, le jeune homme a passé ses premières années allemandes à Cottbus, en ex-RDA, où le hasard administratif lui a attribué une place dans un foyer de réfugiés. Il fait aujourd’hui partie de l’équipe du Kreuzberger Himmel, un restaurant associatif berlinois qui a pour mission de former de jeunes réfugiés, leur ouvrant ainsi les portes de l’intégration.

Le restaurant, créé par Andreas Tölke au cœur du quartier multiculturel et branché de Kreuzberg, compte aujourd’hui cinq salariés et six apprentis pour 60 couverts. Jamshid, avec son sourire épanoui, s’occupe du bar. Le «prince charmant» de l’équipe, comme les autres l’appellent, a officiellement entamé à la rentrée une formation d’hôtellerie-restauration au Kreuzberger Himmel. A la cuisine, Nourradin, 37 ans, était chef cuisinier dans un restaurant de Damas avant sa fuite. Layali, une jeune mère de famille irakienne au regard bleu azur, s’attelle aux casseroles lorsque son emploi du temps familial le lui permet… Presque tous sont arrivés en Allemagne entre l’été 2015 et le printemps 2016.

«L’intégration se déroule mieux que prévu»

Quatorze mille réfugiés ont entamé à la rentrée dernière une formation en alternance en Allemagne, soit 4500 jeunes de plus qu’à la rentrée 2016-2017. 38 000 avaient déposé un dossier. «Grâce aux réfugiés, on a eu de nouveau plus de candidats que de postes à pourvoir, souligne Sarah Pierenkemper, de l’institut IWD de Cologne, dans une note consacrée au sujet. Pour la première fois depuis 1994!»

«L’intégration des réfugiés se déroule mieux que prévu. Sur plus d’un million de personnes arrivées depuis 2015, 361 000 suivent une formation en alternance ou ont décroché un emploi. Je suis moi-même surpris que ça aille si vite», expliquait à la fin de la semaine dernière Ingo Kramer, le patron de la fédération patronale BDA dans une interview au quotidien régional Augsburger Zeitung.

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Mardi, le quotidien populaire Bild Zeitung, très critique envers la politique migratoire du gouvernement Merkel, dressait un tout autre bilan, rappelant que «deux tiers des réfugiés» vivent de l’allocation sociale Hartz IV. Selon le quotidien populaire, si 31,6% des actifs réfugiés sont effectivement placés sur le marché du travail (formation en alternance ou emploi), cette moyenne est bien inférieure à celle de l’ensemble des étrangers vivant dans le pays (50,3%) et surtout au taux d’activité des Allemands (67,7%).

«Il est évidemment difficile de comparer la situation de personnes qui viennent d’arriver sur le marché du travail allemand, sans maîtrise de la langue ou du système scolaire ou de formation, avec celle de personnes qui sont ici depuis longtemps, souligne Axel Plünnecke, chef du département formation, migrations et innovation de l’Institut IW de Cologne, proche du patronat. Ce qui est intéressant, c’est la tendance. En un an, on est passé de 23 à près de 32% de personnes ayant trouvé un travail ou une place d’apprentissage. On sait de précédentes vagues migratoires – notamment en provenance de l’ex-Yougoslavie dans les années 1990 – qu’il faut environ cinq ans pour que la moitié des réfugiés aient trouvé un emploi…»

Des zones d’ombre persistent

Si la situation des réfugiés sur le marché du travail s’améliore, les zones d’ombre persistent. 187 000 d’entre eux sont officiellement au chômage, un chiffre stable par rapport à 2017. Par ailleurs, près de 400 000 personnes ne gagnent pas suffisamment pour vivre et perçoivent des allocations sociales complémentaires de l’Etat, type Hartz IV. Celles-ci s’appliquent aux salariés, mais aussi à tous les membres de leur famille, y compris les enfants, ce qui «gonfle» les statistiques.

Les disparités sont également importantes en fonction du pays d’origine. Syriens, Afghans et Irakiens, qui ont les meilleures perspectives d’obtenir un permis de séjour de longue durée, ont les meilleures chances de trouver un emploi. Les entreprises sont plus méfiantes à l’égard des candidats originaires d’Afrique, dans la crainte qu’ils ne soient expulsés au cours de leur formation, par exemple.

Les disparités sont également importantes en matière de bagage scolaire acquis dans le pays d’origine (80% des demandeurs d’asile iraniens possèdent un diplôme du secondaire ou universitaire, contre 40% seulement des Syriens) ou de maîtrise de l’allemand (un tiers seulement des réfugiés maîtrisent l’alphabet latin à leur arrivée; 15% des personnes arrivées depuis 2015, essentiellement des femmes, sont analphabètes).

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Le patronat allemand est globalement favorable à l’immigration, rappelant que quantité de branches – soins aux personnes âgées, hôtellerie et restauration… – souffrent d’une véritable pénurie de personnel, alors que le marché du travail est proche du plein-emploi avec un taux de chômage à 5,6%. «Une des bonnes nouvelles, souligne Axel Plünnecke, est que beaucoup de ces jeunes entament une formation professionnelle dans les domaines techniques, se destinant à devenir des ouvriers qualifiés, dont nous avons cruellement besoin à cause de l’évolution démographique.»

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