Les attentats et le nettoyage ethnico-confessionnel qui font rage depuis près de quatre ans à Bagdad peuvent-ils être enrayés par l'édification de murs? Les militaires américains et leurs homologues irakiens, qui ont déjà érigé plusieurs centaines de kilomètres de murs anti-bombes en ville, autour des commissariats de police, casernes, marchés, écoles, hôtels, hôpitaux, ambassades, bureaux des partis politiques, sièges de médias - irakiens et étrangers -, sans parler de la «zone verte» qui héberge tous les corps constitués irakiens et l'immense ambassade américaine, et qui dispose, au centre de la capitale et sur plusieurs dizaines de kilomètres, de deux rangées de remparts surmontés de barbelés, miradors et mitrailleuses, ont été très surpris de la réaction négative du premier ministre irakien, Nouri al-Maliki.

Du Caire où il effectue sa première visite d'Etat, le chef du gouvernement a ordonné, lundi, l'arrêt de la construction, autour du quartier sunnite d'Adhamiyah, dans le nord-est de Bagdad, d'un rempart de 5km de long, 4 mètres de haut et 70 cm d'épaisseur, visant à «protéger» les habitants des attaques. Parce que «l'érection de ce mur à Bagdad nous rappellerait d'autres murs élevés ailleurs, et que nous avons condamnés, a dit Nouri al-Maliki, qui a ordonné l'arrêt des travaux».

«Vaste prison»

Le premier ministre, qui faisait ainsi référence au mur israélien édifié en Palestine occupée, a en réalité pris sa décision suite aux protestations, ces derniers jours, de centaines d'habitants d'Adhamiyah qui, refusant «de vivre dans une vaste prison», estiment que le «mur de protection» qui cernerait complètement leur quartier - le dernier qui soit entièrement sunnite sur la rive orientale et chiite du Tigre, qui coupe la ville en deux parties presque égales - serait «une discrimination supplémentaire». Plusieurs partis politiques sunnites et chiites ont adopté une position similaire et rejeté «l'enfermement dans des cantons séparés» des 5 à 6 millions d'habitants de la capitale.

Assassinats sectaires en baisse

Lundi, sans s'engager à faire cesser les travaux, le nouvel ambassadeur américain à Bagdad, Ryan Crocker, a fait savoir qu'«assurément, nous allons respecter les souhaits du gouvernement». Porte-parole de l'armée américaine, le lieutenant-colonel Chris Garver a déclaré: «Nous allons nous coordonner avec le gouvernement et l'armée irakienne pour voir comment établir des mesures de sécurité efficaces et appropriées.» De toute évidence, l'armée irakienne, elle, n'a pas renoncé. «Nous allons continuer les travaux préliminaires de cette barrière de sécurité à Adhamiyah», a affirmé le général Qassim al-Moussaoui, un porte-parole militaire irakien. «Ces barrières ne sont pas éternelles, elles pourront être ôtées plus tard», a-t-il précisé, laissant entendre que le premier ministre avait sans doute été «mal informé» sur cette affaire.

Le plan de sécurité «Imposer la loi», lancé le 14 février à Bagdad et dont l'édification de hauts murs anti-bombes, non seulement à Adhamiyah mais dans une dizaine de quartiers réputés «chauds», constitue, selon un communiqué officiel américain, «l'un des points stratégiques de base», obtient des résultats mitigés. Les attentats aux véhicules piégés se poursuivent, mais les chiffres montrent que les assassinats sectaires ont baissé de plus de moitié. Entre le 14 février et le 14 avril, 1586 personnes ont été tuées à Bagdad contre 2971 durant les deux mois précédents. Parmi ces victimes, très majoritairement civiles, 832 ont été retrouvées dans le fleuve ou sur les berges du Tigre. Lors des deux mois précédents, 1754 cadavres avaient été ainsi découverts.

Méfiance des sunnites

Plusieurs sunnites, minoritaires à Bagdad, confiaient ces dernières semaines que le déploiement des soldats américains dans ou autour de leurs quartiers les avait souvent «rassurés». La clef du rejet mentionné plus haut est peut-être là. Dès lors que le mur d'Adhamiyah sera édifié, ce sont les forces irakiennes qui seront chargées de contrôler les entrées et sorties du quartier. Or, ces forces-là sont à 95% chiites et elles n'ont pas bonne réputation chez les sunnites. Le Monde