Le rapport Hutton, un triomphe ou un boomerang pour Tony Blair? La question se pose tandis que la polémique enfle au sujet du caractère unilatéral du verdict du juge dans l'affaire Kelly, que les premiers sondages d'opinion sont très mauvais pour le gouvernement, et que la pression s'accentue pour que le premier ministre reconnaisse qu'il a tort de croire encore qu'on trouvera des armes de destruction massive en Irak.

Libéré de la réserve que lui imposait son poste de directeur général de la BBC, dont il a démissionné jeudi, Greg Dyke ne s'est pas privé de dire un peu du mal qu'il pensait du rapport Hutton – il veut attendre avant de le critiquer «en détail». L'ex-boss de la BBC a condamné le caractère manichéen, selon lui, du verdict du juge. «La façon dont il a accordé le bénéfice du doute à pratiquement tout le monde dans le gouvernement, et à personne à la BBC, est remarquable, a lâché Greg Dyke. Nos avocats étaient tous très surpris par la nature du rapport. Nous avons été choqués de voir que tout était aussi noir et blanc. Nous savions que des erreurs avaient été commises, mais nous ne croyions pas qu'elles l'avaient été uniquement par nous. Il y a des points de droit dans ce rapport où Lord Hutton s'est carrément trompé.» Cette dernière phrase signifie que Greg Dyke n'entend pas en rester là. Mais pour l'ex-boss de la BBC, le plus dangereux est ailleurs: «Lord Hutton semble suggérer qu'il n'est pas suffisant pour un média de simplement rapporter ce qu'une source interne dit, sur la simple base que c'est une source qui fait autorité. Il faut désormais démontrer que c'est vrai. Cela changerait la loi de ce pays.»

Le porte-parole de Tony Blair a bien tenté de répéter qu'«un juge impartial a examiné les faits et a basé son jugement sur les faits, l'affaire devrait en rester là», la polémique enfle. L'ancien président de la BBC, aujourd'hui à la tête de BT, Christopher Bland, a vertement critiqué le juge Hutton pour avoir attaqué la corporation de manière «disproportionnée». De nombreux observateurs faisaient aussi remarquer que le président par intérim, Richard Ryder, un ancien lieutenant de John Major, avait émis en septembre un avis selon lequel il fallait que la BBC arrête de vouloir «créer l'information» et retourne à une simple relation des faits.

Mauvais sondages pour Blair

D'ordinaire très critique envers la BBC, le Daily Mail (droite populiste) a vigoureusement défendu l'institution, l'encourageant à poursuivre son travail d'investigation, et condamnant le triomphe de la culture de manipulation de l'opinion personnifiée par Alastair Campbell. Cette fois, le coup est raté, disent plusieurs sondages: 56% des Britanniques estiment que Hutton a blanchi le gouvernement en étouffant l'affaire, 36% ont une opinion plus mauvaise de Blair qu'avant le rapport, et 31% font davantage confiance à la BBC qu'au gouvernement, alors qu'ils ne sont que 10% à penser le contraire. Seuls 3% des personnes interrogées ont dit être davantage disposées à voter Labour après la publication du rapport Hutton, contre 30% qui avouent que les conclusions du juge les inciteraient plutôt à retirer leur soutien au premier ministre.

La lecture des lettres de lecteurs, dans les quotidiens, est édifiante: à 80%, elles condamnent Hutton et le gouvernement. Un lecteur de l'Independent ironise: «Alors, c'est cela, se sentir dans la peau d'un votant de Floride», allusion à l'élection présidentielle américaine de novembre 2000. Quant à Robin Cook, ancien ministre des Affaires étrangères, il a appelé Tony Blair à reconnaître que les renseignements sur lesquels il s'était basé «de bonne foi» pour faire la guerre à Saddam étaient «totalement faux»: «Maintenant que même la Maison-Blanche a admis qu'ils pourraient s'être trompés, il est gênant de voir notre gouvernement persister à nier la réalité. Le jeu est terminé.» Mais Downing Street a rejeté toute idée d'enquête sur ce sujet, réitérant que «le premier ministre a dit qu'il croyait que les renseignements étaient exacts et qu'il y aurait une explication».