C’est un moratoire qui ne dit pas tout à fait son nom. Ce mercredi 2 février à l’Assemblée nationale française, la ministre de l’Ecologie Nathalie Kosciusko-Morizet a annoncé avoir nommé une mission sur l’exploitation des gaz de schiste. En réponse à des interpellations de parlementaires, elle a indiqué: «Aucune autorisation de travaux sur le gaz de schiste ne sera donnée ni même instruite avant le résultat de cette mission», a relaté l’AFP. La ministre a résumé le nouveau credo gouvernemental: «L’enjeu est très simple: est-il possible en France d’exploiter ces gisements […] proprement? Si ce n’est pas possible, ces gisements ne seraient pas mis en exploitation.»

Les gaz de schiste? Un type de gaz naturel dit «non conventionnel», en raison de son emplacement dans la roche. Le site québécois pour les juniors Les Débrouillards offre une première vulgarisation: «C’est un gaz naturel particulier. Il est emprisonné dans de la roche appelée schiste. […] Toutefois, il se trouve à quelques centaines de mètres sous terre. Jusqu’à récemment, on ne savait pas comment aller chercher ce gaz à cette profondeur. Mais maintenant, on sait!».

L’Agence science-presse (ASP), site d’information scientifique canadien plutôt neutre, propose un dossier, «l’ABC du schiste». La notice indique: «Au contraire du gaz naturel mieux connu, qu’on trouve dans de vastes réservoirs, celui-ci est coincé dans les interstices de la roche, à des centaines de mètres de profondeur, et éparpillé dans des millions de petites bulles. Donc, très difficile à atteindre.»

On doit procéder par des forages horizontaux afin d’obtenir une «fracturation hydrolique»: «À la base, le principe semble simple: injecter, à très haute pression, des tonnes d’eau dans la couche de schiste, accompagnées de sable et de produits chimiques, afin de fracturer la roche (en anglais, fracking) et ainsi, en libérer le gaz. C’est cela que les progrès techniques permettent de réaliser à moindre coût. Mais les inquiétudes viennent de la possibilité que, en fracturant la roche, une partie du gaz et des produits chimiques ne s’échappent pas juste par le puits du prospecteur, mais par une fuite dans le sous-sol, atteignant ainsi la nappe phréatique.»

Le site communautaire français Owni, qui ne cache pas son scepticisme, offre une infographie animée sur l’extraction particulière des gaz de schiste.

Mentionnant une étude du géant de l’énergie italien E.ON, Owni juge que «ces nouveaux gisements représentent une manne considérable, présente dans le sous-sol d’un bout à l’autre de la planète […]: des milliers de milliards de mètres cubes de gaz en Europe, sept fois plus en Amérique du Nord et plus encore en Asie et en Australie… De quoi flamber encore pendant quelques décennies sans besoin d’énergies renouvelables.»

Les découvertes de gisements se sont multipliées depuis le début des années 2000, d’autant qu’une nouvelle méthode pour provoquer la fracturation a été mise au point par la compagnie texane d’équipement et d’armement Halliburton.

Les gaz de schistes ont leurs avantages. L’ASP rappelle que «du côté des gaz à effet de serre […], tout va bien! C’est d’ailleurs la raison de l’engouement à l’égard du gaz de schiste. Brûlé, il émet deux fois moins de dioxyde de carbone que le charbon et produit moins de polluants responsables du smog.»

Un site d’un lobby de l’énergie indique, par les propos d’un spécialiste, que «l’impact environnemental n’est pas neutre, même s’il faut le relativiser en le comparant avec d’autres activités industrielles. [L’impact] concerne la ressource en eau dont la gestion doit intégrer 3 aspects majeurs», à savoir la quantité d’eau nécessaire à l’extraction, le recyclage de l’eau utilisée pour la fracturation – laquelle, on s’en souvient, est déversée avec des produits chimiques –, ainsi que «la prévention d’éventuelles contaminations des aquifère d’eau potable».

En France, c’est le précédent ministre de l’Ecologie (et, alors, de l’Energie), Jean-Louis Borloo qui avait accordé trois permis d’exploration à des sociétés, dont Total.

Une décision en forme de «cadeau empoisonné» pour sa successeure, évoquait une députée à l’AFP. Des élus de Midi-Pyrénées, relate Echo Nature, avaient d’ailleurs fustigé «des autorisations […] délivrées sans aucune concertation préalable, ni avec les élus locaux, ni avec les populations».

Évoquant une manifestation des opposants, ce mercredi 2 février aussi, Les Inrocks rappelaient que «les recherches sont […] autorisées sur trois sites du sud de la France: à Nant, Montélimar et Villeneuve de Berg». En outre, indique le site Enviscope, les autorités de la Région Rhône-Alpes s’étaient prononcées contre ce type de prospection.

Au Québec, la polémique fait rage depuis au moins une année, dans le sillage de nouvelles alarmantes venues des Etats-Unis, notamment du Texas, de Pennsylvanie ou du Wyoming. À propos de ce dernier Etat, l’ASP indique encore que le 31 août 2010, «l’Agence [américaine] de protection de l’environnement recommandait aux résidents de Pavillion [ville du centre, non loin de grands parcs nationaux] de ne pas boire l’eau de leurs puits, et d’utiliser une ventilation lorsqu’ils prennent une douche ou lavent leur linge… afin d’éviter les risques d’explosion. Onze des 39 puits étudiés sont contaminés par les produits chimiques associés à l’extraction de gaz, en cours là-bas depuis cinq ans.»

Le débat est monté d’un cran en visibilité médiatique avec la sortie, début 2010, du film Gasland, de Josh Fox (dont la sortie en DVD est imminente).

Très en pointe sur le sujet, Le Devoir, de Montréal, donnait en octobre dernier les conclusions d’une étude réalisée par une équipe de l’Université de Toronto, laquelle réclamait «de la part des gouvernements fédéral et provinciaux un état complet des nappes souterraines avant d’aller de l’avant avec cette filière qui risque, selon ses auteurs, de «menacer les réserves d’eau» du pays.»

Un mois plus tard, l’Association québécoise de lutte contre la pollution atmosphérique, qui «s’inquiète grandement» des risques liés à la prospection en cours dans la Vallée du Saint-Laurent, demandait un moratoire de trois ans.

Longtemps accusé de laxisme, de «se lier les mains par manque de réglementation» selon l’association écologiste, le gouvernement québécois a opéré une spectaculaire volte-face le 21 janvier dernier. «Le ministre de l’Environnement du Québec, Pierre Arcand, dit qu’il n’y aura pas d’exploitation du gaz de schiste au Québec si ce n’est pas fait correctement», signalait Radio-Canada, qui prenait la mesure de l’annonce: «C’est un net durcissement de ton de la part du gouvernement [du premier ministre Jean] Charest au sujet de l’industrie du gaz de schiste. Une fuite dans un puits à Leclercville incite le ministre Arcand à lancer un avertissement à l’industrie.»

La traduction pratique de cette mise en garde n’a pas tardé: le 28 janvier, le gouvernement provincial mettait en demeure certaines compagnies, comme l’indiquait Le Devoir: «Inquiet de leur performance environnementale et technologique, Québec a décidé de serrer la vis aux industriels des gaz de schiste en leur assénant […] six avis d’infraction aux lois et règlements pour corriger des situations, dont certaines sont jugées sérieuses.»

Le débat québécois s’est encore pimenté lorsque l’Association pétrolière et gazière du Québec, qui plaide évidemment pour l’exploitation des gaz de schiste, annonçait avoir embauché l’ancien premier ministre Lucien Bouchard comme président. Le Devoir rappelait alors la mauvaise période qu’a traversée son prédécesseur: «L’ancien porte-parole […] a subi pendant des mois les foudres des citoyens inquiets du développement de l’industrie gazière. Il s’était même retiré des activités de l’Association […] pendant quelques semaines l’automne dernier, après la série de soirées d’information organisées par l’industrie pour tenter de calmer le jeu.»

En sus, le fédéral n’est pas sur la même longueur d’onde que le gouvernement provincial, puisque le ministre des Ressources naturelles a déclaré qu’un moratoire serait «dangereux», dans des propos transcrits sur le portail Canoë: «Je suis contre un moratoire […]. L’idée d’imposer un moratoire, c’est dangereux. […] Si on met un moratoire trop vite, c’est difficile après de reculer. Il faut toutefois ajuster des choses et élaborer un dialogue.»

La pression ne cessera de monter d’ici à la publication, en principe le 28 février, d’un rapport du Bureau d’audiences publiques sur l’environnement. L’industrie gazière, qui dénonce le recours à «l’émotivité» par les opposants, a déjà fait savoir son «inquiétude» face à ses conclusions très attendues.

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