France

Police et banlieue: l’explosive fracture française

Cinq jours après la violente interpellation d’un jeune d’Aulnay-sous-Bois par la police, le fossé entre les forces de l’ordre et les populations des quartiers difficiles est à son niveau d’alerte

Deux images pour deux réalités. Alors que le président François Hollande rendait visite mardi au jeune Théo hospitalisé après son interpellation violente par quatre policiers la semaine dernière à Aulnay-sous-Bois (Seine-Saint-Denis, au nord de Paris), deux scènes parallèles illustraient le fossé qui sépare, dans l’Hexagone, les forces de l’ordre et les jeunes des banlieues.

D’un côté, le début de l’examen à l’Assemblée nationale de la nouvelle loi sur la sécurité publique destinée à élargir les règles de légitime défense pour les policiers. De l’autre, l’appel au calme lancé par les deux sœurs du jeune homme au visage encore tuméfié, qui affirme avoir été victime d’une tentative de sodomie à la matraque. Une France désireuse d’être mieux protégée face à une autre France, épuisée d’être sans cesse maltraitée. Ceci, alors que l’état d’urgence décrété dans la foulée des attentats terroristes du 13 novembre 2015 demeure en vigueur et donne à la police une latitude étendue d’intervention.

Policiers inculpés

Dans le cas d’Aulnay sous Bois, le déroulement des faits survenus dans la soirée du jeudi 2 février doit encore être reconstitué. La version diffusée par les médias est celle du jeune homme de 22 ans, interpellé lors d’un contrôle d’identité survenu vers 17 heures dans la cité de la Rose des vents – ou Cité des 3000 – proche de l’aéroport Charles de Gaulle. Selon celui-ci, quatre policiers de la «brigade spécialisée de terrain» d’Aulnay l’auraient plaqué contre le mur, et immédiatement violenté, avant de l’emmener menotté au commissariat. Les quatre hommes ont été mis en examen dimanche pour «violences volontaires en réunion et viol». Preuve que leur dossier est accablant: le maire de droite de la ville Bruno Beschizza, ancien policier, a publiquement dénoncé leur comportement.

Chaque nuit, depuis, est une épreuve dans cette ville de banlieue aux nombreux quartiers gangrenés par les trafics de stupéfiants. Après des émeutes sporadiques et des voitures brûlées ce week-end, la Cité des 3000 s’est à nouveau enflammée dans la nuit de lundi à mardi, entraînant près de trente arrestations. Une épreuve qui, selon les syndicats policiers, doit être mise en rapport avec d’autres faits dramatiques survenus le 8 octobre 2016 à la lisière du quartier difficile de la Grande-Borne, au sud de Paris. Ce jour-là, une voiture de police stationnée avait été la cible d’une embuscade au cocktail Molotov. Deux policiers avaient été gravement brûlés et une quinzaine d’interpellations de jeunes, dont plusieurs mineurs, ont eu lieu mi janvier. Les forces de l’ordre évoquent aussi, pour leur défense, l’attaque d’une de leurs voitures à Paris, près de la place de la République, le 18 mai 2016. Les images du véhicule incendié et des policiers assiégés avaient alors fait le tour du monde.

«Les flics français sont sur les dents»

«Derrière l’émotion légitime soulevée par le tabassage en règle du jeune Théo, il faut bien comprendre que les flics français sont sur les dents. Ils n’ont jamais été autant soutenus par le pouvoir politique compte tenu des impératifs de sécurité. Mais ils restent très démunis face à la prolifération de la violence sur le terrain. D’où la propension à la bavure», explique une ancienne responsable d’Amnesty International, auteure en 2009 du rapport France: des policiers au-dessus des lois.

Lire aussi notre chronique: La France droguée mais pas corrompue

L’an dernier, une affaire a particulièrement illustré ce cercle vicieux: la mort, dans des circonstances troubles, d’un jeune de 26 ans, Adama Traoré, interpellé à Beaumont-sur-Oise. Les frères du défunt ont ensuite été poursuivis en justice. L’aîné, Bagui, reconnu coupable de violences contre les policiers, a été condamné à 8 mois de prison. «Il y a dans certaines banlieues un cocktail explosif similaire à ce qui se passe aux Etats-Unis. Drogue, colère de la population, exaspération des forces de sécurité», avancent dans leur passionnant livre d’enquête Une ville sous emprise (Ed. du Rocher), les journalistes Claire Guédon et Nathalie Perrier, à propos de Saint-Ouen, commune mitoyenne de Paris dévorée par le trafic de cannabis.

Nouveau projet de loi

Les incidents à répétition ont conduit le gouvernement à préparer un nouveau projet de loi sécuritaire, destiné à aligner les conditions d’utilisation des armes à feu des policiers sur celles – plus flexibles – des gendarmes, même si le code pénal français continue de définir la légitime défense comme un acte «strictement nécessaire et proportionné» à la menace. C’est ce texte, déjà adopté au Sénat, que les députés examinent ces jours-ci. En espérant que l’interpellation d’Aulnay n’aboutira pas, en pleine présidentielle, à un embrasement comme celui qui, en octobre-novembre 2005, avait mis le feu aux banlieues à la suite de la mort de deux adolescents dans un poste électrique où ils s’étaient réfugiés. Pour échapper aux policiers.

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