Deux images pour résumer une folle journée d’assaut et de traque policière. A Saint-Denis, dans une ruelle située à quelques dizaines de mètres de la basilique royale de France, une façade criblée de balles, aux fenêtres explosées et aux murs fissurés par les tirs et les grenades. Au Palais de justice de Paris, un homme seul face aux médias, dont la voix calme distille les informations recueillies par les enquêteurs depuis la série d’attentats commis vendredi, entre 21h20 et minuit.

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Il est 19h10 hier mercredi lorsque le procureur de la République de Paris, François Molins s’approche du micro, vérifie le son, et fait le bilan de l’enquête qui, depuis quatre jours, mobilise 830 policiers et une vingtaine de juges français. L’information tant attendue tombe d’emblée: l’assaut donné par une centaine de policiers d’élite contre un immeuble de la Rue du Corbillon n’est pas encore le point final tant espéré. Huit gardes à vue. Mais trop de questions pour crier victoire. «Une nouvelle équipe de terroristes a été neutralisée. Elle pouvait passer à l’acte» explique le magistrat. Les «considérables progrès de l’enquête», détaillés dans la foulée, n’ont pas fini de démêler l’impressionnante logistique des différents commandos engagés vendredi.

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La traque qui a mené les policiers lourdement armés à risquer leur vie en pleine nuit pour atteindre un appartement situé au troisième étage de ce quartier situé en plein centre de Saint-Denis avait en effet une cible: Abdelhamid Abaaoud, 28 ans, dit Abou Omar Al Soussi, ou Omar le Belge, du fait de sa nationalité. Lundi après-midi, un témoignage a mis les enquêteurs sur la piste de cet islamiste radical originaire de Molenbeek, à Bruxelles, recruteur de combattants francophones. Abaaoud est vite apparu comme le possible commanditaire des attentats parisiens, dont un autre protagoniste clef est son ami Salah Abdesslam, exfiltré vers la Belgique dans la nuit de samedi à dimanche par deux de ses amis aujourd’hui sous les verrous.

Une de ses cousines, âgée de 26 ans, aurait permis de faire le lien entre Abaaoud et cette ville de la banlieue nord de Paris, adjacente au Stade de France et à l’autoroute qui mène vers la Belgique. Les écoutes téléphoniques ont fait le reste. Des présumés terroristes ont été «logés». A trois heures du matin, mercredi, l’ordre d’intervenir est donné par le ministre français de l’intérieur Bernard Cazeneuve, en lien avec le président François Hollande dont le Palais de l’Elysée jouxte son ministère. Depuis la nuit d’horreur des attentats, les ruelles commerçantes de Saint-Denis, où plusieurs kebabs accueillent les noctambules, sont quasi désertes. La mairie, sur laquelle flotte une banderole clamant «de faire face ensemble à la barbarie», a été transformée en poste avancé de commandement et de secours. L’État-Major de l’opération est à l’étage. Les réverbères qui trouent la nuit éclairent la rue de la République. C’est là que tout va se passer. Place à l’acte 2 de «la guerre contre la terreur» déclenchée vendredi.

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Il va durer de 4h16 du matin à 11h30, lorsque le ministre de l’intérieur vient lui même à Saint-Denis déclarer les opérations terminées. Entre temps? Les milliers de douilles qui jonchent le trottoir de la petite rue des Morillons, où se trouve l’appartement pris d’assaut, disent l’extrême violence de la confrontation. 4h20. La porte blindée du logement résiste. Les occupants ripostent à l’arme lourde, après s’être barricadés. 5h10. Une femme – la fameuse cousine – active sa ceinture d’explosifs. Une partie du plancher s’effondre sous les pieds des assaillants. Cinq d’entre eux seront blessés. Un chien policier est tué. L’appartement du soi-disant propriétaire des lieux, situé à coté rue Sadi Carnot, est investi. Total chaos. Deux suspects sont interpellés alors qu’ils se cachaient sous des draps et des gravats. Un autre a été tué auparavant par un tireur d’élite. Les policiers redoutent les pièges: grenades, clous, mine antipersonnel. Un bout de cadavre de la femme kamikaze atterrit sur le toit d’une voiture. Ordre est donné aux riverains de placer des matelas contre leurs fenêtres. 15 000 seront consignés jusque dans l’après midi. 8h20. Au total: huit personnes sont interpellées, dont trois dans la rue. La police scientifique est sur les lieux. L’immeuble endommagé est étayé. Au moins deux morts sont sortis des décombres. «Nous faisions face à des guerriers» admet un policier évacué.

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Dès samedi, la France avait riposté contre l’Etat islamique en Syrie, en intensifiant ses frappes aériennes qui auraient fait 33 morts. Ce mercredi, il est 13 heures lorsque François Hollande s’extirpe du congrès national des maires pour saluer devant les caméras cette première riposte intérieure. Au conseil des ministres, juste avant, le président Français a validé le projet de loi prorogeant l’Etat d’urgence pour trois mois, qui sera voté au parlement d’ici vendredi. Il a confirmé l’appareillage du porte-avions Charles de Gaulle vers la Syrie, et ses voyages à Washington le 24 novembre, puis Moscou le 26. Bernard Cazeneuve, lui, est à Saint-Denis. En trois nuits dit-il, 414 perquisitions ont été effectuées sur le territoire donnant lieu à 63 interpellations et 75 saisies d’armes. Tout autour, des soldats casqués patrouillent. L’affiche d’un spectacle «Main basse sur la ville», criblée d’impacts sur un mur, résume tous les récits. Sauf que Cazeneuve ne répond pas sur Abdelhamid Abaaoud, dont on apprend que la présumée cousine, «dealeuse de stupéfiants», avait été empêchée de partir en Syrie.

Il était la cible. L’objectif principal. Celui que les policiers du Raid devaient impérativement «neutraliser». Mais il faudra attendre que la nuit soit retombée pour que le nom d’Abaaoud soit enfin prononcé. Il est 19h30 mercredi. Le procureur François Molins confirme que le présumé commanditaire des attentats, tout comme Salah Abdesslam, ne fait pas partie des personnes gardées à vue. Restent deux corps à identifier. Celui d’un des Kamikaze du stade de France. Et celui d’un des hommes tombé lors de l’assaut rue du Corbillon. La «guerre» contre l’Etat Islamique bute sur son premier mystère.

Editorial: «En guerre contre Molenbeek-Saint-Jean?»