Dans leur voiture banalisée à vitres et portières blindées, Andrew Jackson et Dennis Irvine font leur tournée. Les deux policiers roulent au centre de Lurgan, petite ville à une cinquantaine de kilomètres à l'ouest de Belfast. Ici, tout est divisé: au nord, les catholiques, fervents soutiens du Sinn Féin, le parti républicain issu du l'IRA; au sud, les protestants, proches du DUP, le parti radical unioniste. La marche orangiste la plus connue - et la plus controversée - se déroule chaque juillet non loin d'ici.

«Il est hors de question que nous allions seuls dans le quartier nord, explique Dennis Irvine, comme une évidence. Si nous y allons, ce sera avec une Land Rover [véhicule blindé léger] et en groupe. Lurgan sera sans doute le dernier endroit d'Irlande du Nord où les choses se régulariseront.» Il y a seulement six mois, une bombe en cours de fabrication a été découverte dans le quartier.

Huit ans après l'Accord du Vendredi-Saint, qui avait mis fin aux violences, les tensions sont encore palpables au quotidien en Irlande du Nord. Les négociations politiques qui traînent depuis des années ne facilitent certainement pas les choses. Depuis 2002, l'Assemblée d'Irlande du Nord, élue, ne se réunit plus, faute d'accord politique. A tel point que le gouvernement britannique a décidé au début de l'année de poser un ultimatum aux deux camps: soit ils trouvent un compromis, afin de se partager le pouvoir, soit l'Assemblée - qui est payée à ne rien faire - sera dissoute. La date butoir arrive à échéance ce vendredi.

Cet ultimatum a permis de débloquer la situation. Les négociations se concentrent désormais sur un seul et dernier élément: la police. Le Sinn Féin refuse de la reconnaître, estimant qu'elle est trop «pro-unioniste», tandis que le DUP refuse de partager le pouvoir tant que le Sinn Féin «n'accepte pas la loi et l'ordre».

Le rôle de la police a longtemps été au centre du problème en Irlande du Nord. Son nom (Royal Ulster Constabulary - RUC) indiquait clairement un attachement à la couronne britannique. A tel point que le RUC était devenu l'une des cibles favorites de l'IRA: plus de 300 policiers ont été assassinés pendant les trente années de conflit, soit près de 10% du nombre total de morts.

«Autrefois, dans les quartiers catholiques, si on se faisait voler sa voiture, on allait voir le bureau du Sinn Féin, pas la police, rappelle Maggie Beirne, directrice du Committee on the Administration of Justice, une association de défense des droits de l'homme. La police s'aventurait peu dans ces quartiers, et les gens savaient qu'ils ne pouvaient pas compter sur elle.»

Conscient du problème, Downing Street a décidé de réformer profondément la police. En 1999, Lord Patten (ancien gouverneur de Hongkong) a remis un long rapport prônant une transformation radicale. En 2001, le RUC a disparu, donnant symboliquement place au nom neutre de Police Services of Northern Ireland (PSNI). Et, surtout, un quota d'embauche a été instauré, pour que la moitié des nouveaux policiers soient catholiques. A l'époque, le pourcentage de catholiques était de 8% (ils sont 44% de la population). Il est désormais de 20%, et devrait atteindre l'objectif de 30% d'ici à 2010. De plus, un «ombudsman» a été créé, pour recevoir les plaintes contre la police, de même qu'un «conseil d'administration de la police», chargé de superviser le PSNI.

Tous les observateurs indépendants affirment que des progrès considérables ont été réalisés. «Ce qu'ils ont fait en cinq ans est unique au monde», estime Al Hutchinson, un ancien policier canadien chargé d'évaluer de manière indépendante les réformes du PSNI.

Pourtant, la méfiance dans les deux camps reste profonde. «Il y a des gens qui n'ont jamais vu un policier de leur vie, à l'exception des Range Rover qui défilaient en groupe», rappelle Francie Brolly, député du Sinn Féin de Derry. Cela explique la prudence actuelle de Gerry Adams, le leader du Sinn Féin. A titre personnel, il semble convaincu de l'intérêt de reconnaître la police. Mais son problème est de convaincre les sympathisants: «Un récent sondage estime que nous perdrions 18 à 19% de notre soutien si nous reconnaissions le PSNI», continue Francie Brolly.

De plus, la culture à l'intérieur même de la police reste difficile à changer. Dans le commissariat de Lurgan, un panneau commémoratif dédié aux 18 policiers du district morts pendant les années de conflit rappelle le coût humain qui a été payé localement. Le logo du RUC y est encore inscrit. Certes, le Superintendent Garry Morton, qui dirige les lieux, se félicite des améliorations déjà réalisées: «Nous recevons de plus en plus d'appels en provenance des quartiers catholiques et j'hésite de moins en moins à envoyer mes hommes dans certains quartiers.»

Mais il reconnaît que l'image de la police reste à améliorer. Al Hutchinson confirme ce problème de perception. Il estime cependant que celui-ci ne peut plus être réglé par la police. «La police a changé, mais pas la société. Ce qui manque désormais est une avancée politique, pour faire changer les mentalités.»