Paul S. est un entrepreneur parisien du bâtiment, propriétaire d’une dizaine de chevaux de course entraînés et hébergés dans un haras de Normandie. Ce mardi 8 septembre, l'heure est à la satisfaction, aux côtés d'un de ses pur-sang sélectionné pour courir le soir même à l'hippodrome de Vincennes. A partir de ce mercredi, l'homme sera à Deauville, pour la première vente de «yearlings» (poulains de l'année) de 2020. Mais depuis plusieurs semaines, l’homme avoue «dormir la boule au ventre». Ses chevaux ont beau être gardés, et rentrés le soir à l’écurie, il redoute le pire, au vu des agressions sauvages commises depuis le début juillet dans des départements comme l’Yonne, la Saône-et-Loire, les Deux-Sèvres, le Jura ou… la Seine-Maritime.

Lundi, le ministre de l'Intérieur Gerald Darmanin s'est déplacé à Plailly, dans l'Oise, chez Mireille Didier, une éleveuse dont l'un des animaux a été tué. «On a tous l’impression que cette histoire cache d’autres choses, estime Paul, en bordure de l'hippodrome. Le fait de mutiler des chevaux de cette façon, en leur coupant une oreille ou en leur crevant un œil, n’est pas le résultat de la seule cruauté humaine…»

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Paul a tout de suite consulté, le 27 août, le portrait-robot d’un agresseur présumé dressé par la gendarmerie de l’Yonne, au sud de Paris. Entre 20 et 30 ans, physique massif… mais allure somme toute banale. Il a ensuite échangé avec d'autres propriétaires les renseignements de la police sur un suspect interpellé ce lundi dans le Haut Rhin, puis relâché. Ce dernier avait jadis commis des actes de violence envers les animaux en Allemagne. Mais les enquêteurs n'ont rien trouvé chez lui. «Je crois plus à un gang, ou à une secte, qu’à des initiatives individuelles» poursuit-il. 

Attaques contre «le meilleur ami de l’homme»

La crainte des forces de l’ordre? Que la France soit aujourd’hui l’épicentre d’une vague d’attaques contre «le meilleur ami de l’homme», comme jadis les Etats-Unis ou le Royaume-Uni. En Angleterre, 160 cas de mutilations de chevaux sont survenus entre 1983 et 1993. Aux Etats-Unis, le FBI a mené une traque vaine à la fin des années 1970 pour retrouver des commandos soupçonnés d’écumer les ranchs. En Suisse, plusieurs affaires ont eu lieu en 2005. «Nous étions arrivés à la conclusion que l'essentiel des bêtes qu'on avait placées dans la série étaient décédées de mort naturelle, avec ensuite des animaux qui sont venus se servir, particulièrement sur les oreilles», a expliqué à la RTS Olivier Ribaux, de l'Université de Lausanne. Jean-Luc Poulain, le président du Salon du cheval de Paris, croit lui à des malades mentaux, voire à un groupuscule sataniste. «Les mutilations peuvent alimenter ce scénario, a expliqué un gendarme à l'Yonne républicaine. Mais semer la peur dans les campagnes peut servir d’autres intérêts.»

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Pour Paul S., le propriétaire de chevaux de course, une explication vient peut-être de l’arrêt des courses hippiques en raison du coronavirus. En France, pays du tiercé, 21 000 professionnels vivent des élevages de chevaux et des courses, dont 9000 propriétaires et 8000 éleveurs, en plus des entraîneurs et des jockeys. Or, l’interruption des compétitions – qui ont repris en juillet – a mis beaucoup de gens en difficulté. Ce qui peut toujours expliquer des gestes de «déséquilibrés», après une perte d’emploi ou un différend sur fond de pandémie.

Mutilations de type «chirurgicales»

Problème: parmi les 153 enquêtes ouvertes en France sur les mutilations d'équidés (une douzaine ont été tués), très peu concernent des haras professionnels. L’enquête en cours a toutefois permis de lever le voile sur une information jusque-là peu connue: une note des services de renseignement territoriaux avait, dans le passé, alerté sur 11 agressions de chevaux entre décembre 2018 et février 2020. L’affaire n’est donc pas nouvelle.

Un aspect intrigue les enquêteurs: presque toutes ces agressions ont eu lieu au nord de la Loire où se concentre le commerce des chevaux destinés à la boucherie (moins de 10% du cheptel national, avec environ 16 000 bêtes abattues par an). Autre évidence: les agresseurs qui approchent les chevaux savent les rassurer pour ne pas se faire repérer. Certaines mutilations de type «chirurgicales» ayant abouti à des prélèvements d’organes pourraient en outre avoir pour but de déceler certaines maladies, de prélever des tissus pour répondre à des… commandes médicales passées dans d’autres pays. Les experts regardent du côté des fournisseurs de sérum anti-lymphocytaire, utilisé contre le rejet des greffes et produit à partir du sang de cheval. La piste française des «tueurs de chevaux en série» pourrait donc croiser celle de réseaux de «vétérinaires véreux» en lien avec des réseaux mafieux internationaux.